Homélie du Nuit de noël - 24 décembre 1996
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Qu’est-ce qui justifie, frères et sœurs, une telle agitation dans les maisons, dans les églises, qui plus est en pleine nuit? La réponse est connue depuis 2000 ans: le Fils de Dieu a pris chair dans le sein de la Vierge Marie par l’opération du Saint-Esprit. Dans la nuit, nous célébrons l’anniversaire de cette naissance. Le christianisme n’est donc pas, comme on le dit trop souvent, un système de pensée, une religion parmi d’autres religions; il n’est pas un projet de société et n’est pas là pour offrir un supplément d’âme; il n’est pas la projection de notre désir de ne pas mourir; il n’est pas l’opium du peuple. Non! Le christianisme n’est rien de tout cela; il est avant tout un fait, un événement: le fait transcendantal et charnel de la naissance d’un enfant qui est Dieu fait homme. Ce que nous fêtons cette nuit, c’est une naissance: la naissance de Jésus et inséparablement la naissance fondatrice du christianisme, tant il est vrai que la foi en l’Incarnation est le signe distinctif de la foi chrétienne. Sur cette naissance, nous pouvons porter un double regard: avec les yeux de la chair tout d’abord, puis avec les yeux de la foi.

Avec les yeux de notre corps, nous voyons que toute la Création converge vers le lieu de cette naissance. Toute la Création, c’est-à-dire l’univers visible et invisible: les anges ? créatures invisibles ? rappliquent à tire d’aile et convoquent les hommes; les animaux aussi sont présents autour du berceau: l’âne et le bœuf sont nommés au premier chapitre de la prophétie d’Isaïe (cf. Is 1, 3) et depuis saint François, la sagesse des santonniers leur a justement fait une place dans la crèche; les hommes aussi convergent vers le lieu de cette naissance, vers le lieu où advient ce fait unique de la venue au monde de Jésus: avec les mages, qui sont encore à treize jours de marche de la grotte, ce sont les savants et les chercheurs de tous les temps qui sont tournés vers Bethléem; avec Hérode, qui serre les points en se demandant comment il va conserver son trône si le Messie règne en Israël, ce sont les politiques de tous les temps qui se tournent avec angoisse vers Bethléem; avec les prêtres, qui interrogent de vieux documents sur le Messie à venir et la libération d’Israël, ce sont tous les prêtres de la première Alliance qui sont tournés, sans trop comprendre, vers Bethléem; avec les bergers de Judée, ce sont les hommes et les femmes de toutes les époques, le peuple des badauds et des consommateurs, qui sont tournés vers Bethléem; avec Joseph, avec Marie, ce sont les «amis de Dieu», ceux qui lui correspondent de tout leur cœur, de toute leur âme, de tout leur esprit qui sont tournés eux aussi vers l’humble Lumière jaillie de la mangeoire où repose l’Enfant né cette nuit à Bethléem.

Bref, devant le spectacle de cette naissance, tout ce qui vit dans la Création se rassemble devant Jésus. Les bons et les mauvais sont concernés par ce spectacle. Elle est donc très juste, la représentation de la Nativité que donne la crèche de notre église: devant cet enfant, il n’y a plus «ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme» (Ga 3, 28). Tous convergent vers la grotte parce que ce qui vient de s’y passer concerne l’humanité entière, l’humanité créée à l’image et à la ressemblance de Dieu et défigurée par le péché, l’humanité qui reste pourtant le sommet de la Création.

Avec les yeux de la chair, voici ce que l’on voit: Dieu qui a créé l’homme, convoque l’humanité entière autour d’un berceau pour une re-création.

Avec les yeux de la foi, on voit encore plus profond. On voit d’abord plus précisément que cet enfant réalise les prophéties des anciens temps. C’est, dit l’ange de Noël, «le Sauveur, le Messie, le Seigneur» (Lc 2, 11): «l’insigne du pouvoir est sur son épaule, disait Isaïe, on proclame son nom: Merveilleux-conseiller, Dieu-fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix.» (Is 9, 5). C’est l’Emmanuel, Dieu avec nous. Avec le regard de la foi, on perçoit encore que le Don extraordinaire fait aux hommes est un signe de l’amour de Dieu pour tout homme, c’est-à-dire pour chaque homme, pour vous, pour moi. En son Fils, Dieu manifeste qu’il nous a aimé le premier. Jésus n’est pas un cadeau fait à ceux d’entre les hommes qui manifesteraient leur bonne volonté au Seigneur. On pourrait traduire les paroles du Gloria, le chant des anges, «Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes ses bien-aimés». Personne n’est excepté de cet amour; chacun d’entre nous est aimé par son Créateur d’une tendresse infiniment plus grande que tout ce qu’il peut imaginer. Quelle merveille!

Avec le regard de la foi, enfin, nous sommes amenés à voir en Jésus le Salut voulu par le Père. L’humanité blessée par le péché et condamnée à mort n’est pas sauvée par un super-héros venu d’ailleurs mais par une vie humaine totalement donnée à Dieu: «Père saint, garde en ton nom ceux que tu m’as donnés, pour qu’il soit un comme nous.» (Jn 17, 11). «Et pour eux je me consacre moi-même, afin qu’ils soient eux aussi consacrés en vérité.» (Jn 17, 19). Cette nuit, le Salut des hommes s’est manifesté: c’un bébé de chair et de sang qui vagit et qui tète. Quelle folie d’amour!

«Comment l’homme irait-il à Dieu, si Dieu n’était pas venu à l’homme? Comment l’homme se libérerait-il de sa naissance de mort, s’il n’était régénéré selon la foi par une naissance nouvelle donnée généreusement par Dieu, grâce à celle qui se fit dans le sein de la Vierge?» C’est la question que posait saint Irénée. Adorons la réponse en venant, dans la crèche, aux pieds de Jésus.