Homélie du Ascension - 20 mai 2004
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Le joli mois de mai… avec sa tonalité mariale, avec le retour des beaux jours, avec la fête de la translation des reliques de saint Dominique, avec ses grandes fêtes religieuses, ce joli mois de mai est décidément bien sympathique et fort populaire. Les années fastes on y compte pas moins de quatre «ponts» possibles. Cette année, certes, le 1er mai tombant un samedi, le 8 mai lui emboîte le pas, ce qui nous prive d’emblée de deux ponts. Il en sera de même l’année prochaine, avec une épée de Damoclès en supplément au-dessus du lundi de Pentecôte. Il reste, fort heureusement, ce pont de l’Ascension, occasion de retrouvailles familiales et amicales. Dans notre société marquée à la fois par la sécularisation et le pluralisme religieux, beaucoup ignorent probablement la signification spirituelle, religieuse, de l’Ascension mais voient cette fête comme bénéfique à cause du «pont» qu’elle occasionne. On pourrait composer un chœur de pleureuses pour se lamenter sur la perte de la conscience chrétienne qui a cimenté notre civilisation et s’indigner que nos contemporains n’envisagent la solennité d’aujourd’hui que sous l’angle du «pont de l’Ascension», semblant réduire un des sommets de l’année liturgique à n’être qu’un «pont». Mais les premiers âges de l’Église se situaient différemment; ils christianisaient, ils baptisaient le profane. Pour rejoindre ceux qui risquent de devenir étrangers à leurs propres racines, ne pourrions-nous pas nous-mêmes faire cet effort de penser l’Ascension selon l’image attractive du pont?

Pourquoi un pont? Parce que le vendredi, qui, pour sa part n’y est pour rien, est chômé en raison de son inclusion entre cette solennité et le week-end. Il y a donc un pont bienfaisant parce que l’Ascension est un jeudi. Mais pourquoi, au fait? Quelle est la raison de cette providentielle disposition? La symbolique des nombres joue ici un rôle pédagogique. Nous sommes quarante jours après Pâques et dix jours avant la Pentecôte. Les Actes des Apôtres l’ont évoqué: pendant quarante jours il était apparu aux apôtres et les avait entretenus du Royaume de Dieu. Quarante jours, n’était-ce pas la durée de la grande préparation à Pâques constituée par le carême? L’Ascension clôture en quelque sorte ce temps de la présence lumineuse du Ressuscité, égal et comme compensateur de celui de la défiguration douloureuse du Crucifié. Pour autant, notre regard, comme celui des apôtres, ne peut demeurer longtemps fixé au ciel, car l’Ascension nous fait regarder au-delà d’elle-même, vers la Pentecôte. Jésus, avant de s’élever au ciel, promet la descente de l’Esprit Saint. On comprend, dès lors, les derniers mots de l’Évangile selon saint Luc: Pour eux, s’étant prosternés devant lui, ils retournèrent à Jérusalem en grande joie, et ils étaient constamment dans le Temple à louer Dieu. Ce temps pascal est donc comme le sommet de l’arche d’un pont qui relierait Pâques à la Pentecôte.

Si l’on veut continuer de filer la métaphore du «pont de l’Ascension», on peut se rappeler la «doctrine du pont» dans le Dialogue de sainte Catherine de Sienne. Jésus, Souverain Prêtre, unique médiateur entre Dieu et les hommes, est le pont entre l’humanité dans laquelle nous naissons et la divinité à laquelle nous participons par le don de la grâce baptismale appelé à fleurir dans la gloire éternelle. Adam est tiré de la glaise du sol, et chaque être humain a l’humus pour patrie native. Mais le nouvel Adam qu’est le Christ nous entraîne dans la vie céleste dont il nous ouvre la porte par le sang de la croix: Il s’élève au plus haut des cieux, pour être le Juge du monde et le Seigneur des seigneurs, seul médiateur entre Dieu et les hommes; il ne s’évade pas de notre condition humaine, mais en entrant le premier dans le Royaume, il donne aux membres de son corps, l’espérance de le rejoindre un jour, déclare la Préface d’aujourd’hui. Si la tête du corps qu’est l’Église se trouve introduite dans la gloire céleste, tout ce corps, tous ceux qui, partageant la même humanité, sont unis au Christ, contemplent en cette Ascension le gage de leur propre glorification. Le Verbe, en se faisant chair, était descendu dans notre humanité; puisqu’il remonte désormais à la droite du Père, l’humanité, unie en Jésus à la divinité, accède à cette gloire dont le péché l’avait privée.

La montée de l’Ascension n’est pas seulement symétrique à la descente de l’incarnation. Non seulement l’Ascension n’a pas le mot de la fin, puisqu’elle annonce et prépare la Pentecôte, cette nouvelle descente, de l’Esprit Saint, mais elle nous oriente encore beaucoup plus loin, jusqu’au retour, à cette ultime descente, du Christ dans la splendeur de sa gloire. Le récit des Actes des Apôtres le dit expressément: Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel? Celui qui vous a été enlevé, ce même Jésus, viendra comme cela, de la même manière dont vous l’avez vu s’en aller dans le ciel. Il ne s’agit pas simplement d’une consolation par rapport au sevrage de la présence visible du Christ; ces paroles stimulent l’espérance de toute l’Église qui proclame la mort du Seigneur Jésus, célèbre sa résurrection et attend sa venue dans la gloire. L’Ascension est, par excellence, la fête de l’espérance: espérance personnelle et espérance communautaire. Elle est le pont entre l’humain et le divin, entre la nature corruptible et la gloire incorruptible, entre l’éphémère aujourd’hui et le demain éternel. Marie, pleine de grâce, nous précède en son assomption dans cette suite de Jésus qui nous entraîne vers le Père. Qu’elle nous aide à élever nos cœurs, à les tourner vers le Seigneur, et à les préparer à l’effusion de l’Esprit.