Homélie du 6e DP - 21 mai 2006
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Suis-je aimé? Oui, y a-t-il quelqu’un qui m’aime?

S’il est une question à laquelle aucun homme n’échappe au cours de son existence, c’est bien celle-ci. Et cette question cruciale surgit dès les premières années d’une vie d’homme. L’enfant se demande: suis-je aimé par mes parents, par mes frères, par mes sœurs? L’enfant, une fois devenu adulte, entend toujours raisonner en lui cette interrogation, certes avec d’autres accents: Suis-je aimé de mon conjoint, de mes amis, de mes collègues?; mais c’est toujours la même question qui taraude son cœur: Suis-je aimé?

Cette question qui traverse tous les âges de la vie est source d’angoisse, car en matière d’amour, le cœur humain ne peut se satisfaire d’apparences ou d’impressions, il lui faut des certitudes, des preuves d’amour tangibles. Dis-moi que tu m’aimes, montre-moi combien tu m’aimes! Nombre d’entre nous ont eu la joie de s’entendre dire un jour, en paroles ou par des gestes bien concrets: oui, tu sais bien que je t’aime, et ont pu ainsi trouver le repos du cœur. Mais nombre d’entre nous ont aussi fait l’expérience de la fragilité de l’amour humain, de son inconstance. Tu me dis un jour que tu m’aimes, et le lendemain tu n’as plus aucune considération pour moi. Sans oublier non plus le drame des laissés pour-compte de l’amour, ceux qui n’ont jamais eu le sentiment d’être aimé, d’être désiré. L’amour est-il le lot de quelques chanceux? Il est des questions comme celle-ci qui hante nos vies et qui nous font souffrir.

Face à telles interrogations, quelle attitude adopter? Faut-il se voiler la face et durcir son cœur pour se refuser coûte que coûte à s’aventurer sur ce dangereux terrain de l’amour? Faut-il se résigner à n’avoir jamais la certitude d’être aimé? Ou bien encore, faut-il continuer à espérer être un jour aimé, non pour un temps mais bien durablement? Humainement, il peut sembler difficile de trancher. Sans être pessimiste, force est de reconnaître que l’homme, livré à ses seules forces, a du mal à aimer, et donc à être aimé. Comment pourrais-je croire en la possibilité de l’amour, moi qui ai déjà tant de difficultés à aimer et à m’aimer?

Suis-je aimé? S’il est une question à laquelle le chrétien peut répondre sans hésitation et de manière affirmative, c’est bien celle-ci. «Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés…Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.» Ces sublimes paroles prononcées par Jésus à l’heure où il passait de ce monde à son Père ne peuvent qu’apaiser notre cœur chaque fois que nous les entendons. Comme un baume, elles viennent calmer notre angoisse. Ces paroles et bien d’autres procurent une connaissance certaine: celle d’être aimé pleinement et durablement. Pour le chrétien, il n’y a pas une page d’Évangile qui ne soit une déclaration d’amour de Dieu pour tout homme venant en ce monde. Et cela est vrai, car Dieu est amour.

Pourtant, il faut bien reconnaître que si l’amour de Dieu est bien une vérité de foi, le chrétien partage aussi l’angoisse de ces frères en humanité, il peut avoir l’impression de l’instabilité de l’amour même de Dieu, voire de son caractère illusoire. Et si l’amour de Dieu n’était qu’une projection de mon pauvre désir d’être aimé?

«L’amour de Dieu» est-il donc une tromperie de plus? Un opium du peuple, tout juste bon à calmer, un temps, les angoisses existentielles de pauvres êtres qui portent le nom de chrétien? Évidemment, non! L’amour de Dieu est ce qu’il y a de plus réel et de plus vrai, et si nous pouvons en douter, ce n’est qu’en raison de la faiblesse de notre foi et non en raison de l’amour même de Dieu. Qui aime Dieu d’une foi vive ne peut être que saisi par l’intensité de l’amour divin pour l’humanité.

Quel remède, quelle preuve existe-t-il alors quand le doute d’être aimé par Dieu envahit même le cœur du chrétien? Vers où faut-il se tourner quand j’entends en moi cette redoutable question: suis-je aimé de Dieu? Le seul remède, capable de raviver en nous la flamme de la foi et donc la certitude d’être aimé, réside dans la contemplation de la croix. C’est dans le mystère de la croix du Christ qu’éclate la manifestation de l’amour de Dieu. Regarder Jésus en croix, c’est reconnaître que Dieu nous a tellement aimés, qu’il n’a pas hésité à livrer son propre Fils pour nous. «Voici comment Dieu a manifesté son amour parmi nous: Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde pour que nous vivions par lui.» Regarder Jésus en Croix, c’est reconnaître le plus grand amour, celui du Christ qui a accepté de mourir pour nous afin que nous vivions par lui. «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.» Ô Jésus, apprends-nous à aimer ta croix et nous pourrons dire dans la foi: oui, je suis aimé! Ô Jésus, toi qui tu nous a aimés et t’es livré pour nous, apprends-nous à aimer.