Homélie du Vigile Pascale - 7 avril 2007
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C’est la paix des cimetières qui règne à Jérusalem au soir du vendredi saint.

– La nuit va être reposante pour les juifs. Ils sont entrés dans le sabbat, dans le repos du 7e jour. Ils vont pouvoir reprendre leurs discussions entre Esséniens, Pharisiens et autres Sadducéens sans n’être plus dérangés par le trublion de Nazareth: Jésus est mort, bien mort. On est entre nous, on peut disputer en paix.

– Pour la première fois depuis bien longtemps, la nuit va aussi être bonne dans les palais de Pilate et d’Hérode, les deux nouveaux amis. L’ordre règne à Jérusalem! Jésus les laisse enfin tranquilles. Ils doivent sourire d’aise en se glissant sous leurs draps et en l’imaginant lui aussi couché mais couché dans un linceul, le corps glacé, violacé, sur le banc de pierre d’un obscur tombeau. Jésus parlait avec autorité, dit-on; mais eux ils ont le pouvoir et avec eux le pouvoir l’a emporté sur l’autorité.

– Pour les soldats, enfin, la nuit va être reposante. Il n’y a pas client plus facile à garder qu’un mort: un mort ça n’a besoin de rien, ça ne bouge pas, ça ne s’évade pas. J’ai bien compris, et vous aussi je pense, que cette garde du cimetière est destinée à empêcher les intrusions d’éventuels voleurs de cadavres mais le risque est faible: qui peut s’intéresser à ce mort? Ses fameux amis se sont dispersés comme une volée de moineaux. S’il n’y avait les femmes, qui se préoccuperait de lui?

Oui, les nuits vont redevenir tranquilles comme avant, comme avant Jésus. C’est fini le désordre causé par les béatitudes; c’est fini ces demandes insoutenables de pardonner nos ennemis; c’est fini, cette prétention de rassembler les enfants de Dieu dispersés; c’est fini ce commandement double et unique de l’amour. Oui, c’en est bien fini! C’est le retour à la normale. Et vous savez ce que c’est, la normale, pour ces gens-là? Et bien la normale c’est de passer trois heures par jour devant la télévision à regarder des inepties; la normale c’est que j’aie le plus gros salaire, la plus grosse voiture, la plus belle piscine, le plus de plaisir; la normale c’est que les alcooliques s’enivrent, c’est que les toxicomanes se piquent; la normale c’est qu’on se fasse la guerre pour des enjeux stratégiques, c’est qu’on plaque sa femme quand on a trouvé mieux; la normale c’est que la vie se termine avec la mort. Voyez-vous, frères et sœurs, c’est tout ce que nous considérons comme fatalement normal, tout ce à quoi on objecte en haussant les épaules: «Mais qu’est-ce que vous voulez y faire?» C’est tout cela qui a tué le Christ. Toute cette violence, qu’elle soit déclarée ou mesquine, l’a flagellé, couronné, crucifié, jusqu’à le tuer. Vendredi soir la violence semble avoir gagné la partie: on tourne la page «Jésus de Nazareth», on continue comme avant.

Et c’est dans cette paix des cimetières, cette caricature mortelle de la paix, qu’apparaît l’événement le moins prévisible de l’histoire des hommes: l’événement de Pâques. Car Pâques est un événement, un fait unique. Et la longue série de lectures dont la liturgie vient de nous gratifier n’avait qu’un but: souligner la différence radicale de l’événement que nous célébrons en cette sainte veillée avec tout ce qui l’a précédé. Dieu n’a pas fait autre chose, depuis la genèse du monde, que de manifester son amour. Comme un mari qui multiplierait les cadeaux pour retenir l’attention de son épouse, Dieu a multiplié les alliances. Noé, Abraham, Moïse en ont été les témoins privilégiés. Mais rien n’y a fait; nos pères ont agi comme si Dieu était transparent; ils sont restés sourds à cette parole qui frappait leur cœur dur, leur cœur de pierre. Alors Dieu a pris les grands moyens: il a envoyé son Fils. Le Verbe s’est fait chair pour réconcilier en lui l’humanité perdue, pour sauver les noces de Dieu avec l’homme. Ce Fils a pris sur lui notre péché: il en est mort. Mais – sonnez trompettes, chantez alléluia – LE CHRIST EST RESSUSCITÉ! Réalisez-vous l’énormité de ce que nous sommes en train de dire? Le Christ n’a pas fait une expérience limite aux frontières de la mort – comme quelques farceurs le prétendent parfois pour s’attirer des succès mondains. Non! Le Christ est mort mais il s’est relevé de cette mort, il a surgi du tombeau:

Surrexit vere! Alleluia! Voilà l’événement de Pâques, la merveille des merveilles! Ni responsable ni coupable, il avait accepté les conséquences du péché et, pour cela, avait été enfermé dans la prison de la mort, dans la prison d’où l’on ne revient pas mais son innocence lui a permis de s’échapper. Il est désormais, et pour toujours, hors de portée du bourreau et du juge, de la calomnie et de l’angoisse, de la vie «banale à crever» et de la mort, comme son point final inéluctable. Désormais il est libre, libre d’une liberté inconcevable avant lui.

Vous le comprenez, rien n’est plus, rien ne peut plus être pour nous comme avant. Car la victoire de Jésus-Christ change définitivement le sens de la vie et de la mort, de notre vie et de notre mort. Jésus-Christ a ouvert la brèche, il a crevé la digue, il a enfoncé le rempart. Et en faisant cela, il a laissé derrière lui le chemin lumineux qui, à travers la mort, permet de le rejoindre. En lui et par lui, notre propre évasion est déjà assurée. Quand l’Ange a renversé la pierre, c’est toute la prison des hommes qui a tremblé sur ses fondations. Alors un seul mot d’ordre: qui l’aime le suive, après lui et par lui. Les tombeaux ne sont plus fermés, aujourd’hui nous sommes justifiés, aujourd’hui – si nous le voulons – nous entrons dans la vie éternelle. C’est cela que signifie la résurrection de Jésus-Christ, ou bien elle ne veut rien dire. Oui, corps et âme, tout entier, Jésus-Christ est passé dans l’éternité. Mieux, il a emporté l’éternité d’assaut, il l’a conquise de haute lutte, et cela pour nous comme pour lui, pour nos pauvres âmes, et pour nos pauvres corps.

Alors il y a une urgence. C’est de témoigner urbi et orbi que «rien n’est impossible à Dieu», pas même vaincre la mort. Au jour de notre baptême, nous avons fait l’expérience de la mort et de la Résurrection; nous n’avons plus rien à craindre – même de ceux qui peuvent tuer les corps. La lumière du matin de Pâques a jailli dans nos cœurs comme elle a jailli du tombeau; on peut mettre cette lampe sous le boisseau mais rien ne saurait l’éteindre. Pour un chrétien, à cause de son baptême, tout est différent. Non pas que sa vie soit sans épreuves. Les épreuves de ce monde ne nous sont pas épargnées, sans exception. Mais la lumière de Pâques nous permet de les vivre différemment. «Je suis la Voie, la Vérité et la Vie» (Jn 14, 6): nous savons par quelle route nous allons, nous savons ou nous allons, nous savons comment nous sommes conduits sur ce chemin. Rendons grâce au Seigneur pour le saint baptême qui nous configure à Lui, qui nous fait passer d’une vie mortelle à la Vie avec un grand V. Rendons grâce au Seigneur pour le sacrement de l’Eucharistie qui nous donne des forces pour la Route et qui nous donne déjà l’avant-goût des récompenses du Ciel.

Amen! Alléluia!

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