Homélie du 6e DP - 13 mai 2007
fr. Jean-Michel Maldamé

    Un lieu commun particulièrement pernicieux court dans le monde politique et dans l’administration universitaire. Les gouvernements ont pris conscience qu’il fallait donner aux élèves une instruction sur le «fait religieux» et ils classent le judaïsme, l’islam et le christianisme sous la même rubrique: religion du livre. Pour ce qui concerne le christianisme, cette classification est une erreur. La notion de religion du livre convient sans doute pour l’Islam où on considère que le Coran est la parole même de Dieu, transcrite fidèlement par son prophète. Lors des conquêtes musulmanes, la notion de religion du livre est apparue pour qualifier juifs et chrétiens; cette reconnaissance leur accordait le droit de vivre, dans la soumission, par manière de tolérance. Cette appellation est-elle juste pour le judaïsme? Je n’ai pas compétence pour me prononcer sur le sujet, mais je puis dire qu’elle ne correspond en rien à ce que le christianisme dit de lui-même. C’est même un contresens! Je ne vois pas pourquoi, au non du politiquement correct, il ne faudrait pas dénoncer cette falsification, car le christianisme est une religion de l’Esprit et pas du tout une religion du livre. Ce qui fait un chrétien, c’est le baptême qui est une naissance d’en haut, une naissance de l’eau et de l’Esprit, une transformation de l’être par le Saint Esprit.

– I –

    Dans la célébration de la semaine sainte et du jour de Pâques, tout au long de nos célébrations pascales, nous n’avons cessé de dire que le don de Dieu s’achève parle don de l’Esprit – donné aux disciples le jour même de la résurrection de Jésus. Aujourd’hui, nous sommes tendus vers la grande fête de la Pentecôte qui a été le don de l’Esprit Saint non seulement à la communauté chrétienne, mais à tous ceux qui ont accueilli le message pascal: Christ est ressuscité. Quel est cet Esprit qui nous est donné? Pour le comprendre, il faut nous souvenir du mot esprit dans notre culture. L’esprit c’est ce qui est en nous, ce qui nous anime, la source de notre pensée, de nos actes et de nos engagements. Ainsi le mot esprit désigne l’intime de notre vie, la source de notre vraie personnalité et ainsi la plus grande richesse qui soit – elle qui demeure toujours au-delà du visible. Quand nous parlons de l’Esprit de Dieu nous employons le mot dans un sens qui prolonge l’expérience dont je viens de parler: le terme Esprit de Dieu, ou Esprit Saint désigne l’intime de la vie de Dieu. Puisque le fond de notre foi et que Dieu s’est personnellement donné à nous. Ce qui fait l’originalité du mystère chrétien est que Dieu se soit donné personnellement. Le passage de l’évangile de Jean lu à l’instant le rappelle: c’est que Dieu s’est personnellement engagé dans les actes du salut et que pour nous associer à sa vie, il nous donne sa vie même. Dieu veut faire en nous sa demeure ainsi qu’il vient de nous être dit par Jésus-Christ: «Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et vous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui».

– II –

    Ainsi, lorsque nous disons de Jésus-Christ qu’il est le Fils de Dieu, nous n’employons pas une métaphore, mais nous disons ce qui constitue Dieu lui-même en tant que Dieu: Dieu est le Père éternel de son Fils qui s’est fait homme. Entre le Père et le Fils il y a unité parfaite ainsi que nous entendons: «La parole que vous entendez n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé». Il en va de même quand Jésus promet à ses disciples d’avoir part à son Esprit, il s’agit de l’être même de Dieu. «Le Paraclet, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit». Telle est la dignité chrétienne: nous ne sommes pas des esclaves soumis aveuglément à Dieu, mais des amis ou plus encore des enfants qui partagent les privilèges, les droits et les devoirs qui font la richesse et la grandeur de la vie. Le don de l’Esprit que Jésus promet de donner en plénitude et dont nous attendons le renouvellement dans la prochaine Pentecôte, est réaliste. Ce don n’est pas un évanescent. Il s’exprime concrètement, de corps et de cœur tout autant que d’âme et d’esprit: il se vit dans l’amour. Ainsi Jésus qualifie l’Esprit qu’il donne de Paraclet, terme grec d’origine juridique qui signifie le défenseur car l’Esprit d’amour une force surmonter la violence et l’hostilité du monde. C’est pourquoi Jésus dit: «Je vous laisse la paix; c’est ma paix que je vous donne; je ne vous la donne pas comme le monde la donne».

– III –

    Dire que nous sommes enfants de Dieu, nés de l’eau baptismale et de l’Esprit de Dieu, n’est pas une invitation à mépriser le texte de la Bible, mais à le recevoir comme il est: une parole de vie. Or cette parole est telle qu’elle ne se laisse enfermer dans aucun système de pensée, dans aucune doctrine figée, dans aucune synthèse dogmatique. Un fait le montre; il est incontestable et très élémentaire. Il n’y a pas un seul évangile, mais quatre… aussi dans la différence irréductible entre les quatre textes, nous voyons se dessiner un mouvement vers l’avant, une ouverture que rien ne peut obturer. La Bible, qui est la source de notre connaissance de Dieu, est cette source inépuisable que parcourent des milliers de générations qui ont compris que sa lecture était infinie; non l’infini où l’on se perd, mais l’infini d’une éternelle jeunesse: la jeunesse de Dieu.

    Quel est cet infini. Ce n’est pas l’infini des géomètres – si beau soit-il – mais l’infini de l’amour quand il se renouvelle. Oui, une route est devant nous, celle de l’amour, amour créateur, amour source de vie, amour vécu dans la fidélité et l’infini renouvellement qu’appelle la reconnaissance de la dignité de chaque personne humaine. Non, nous ne sommes pas d’une religion du livre, mais de la religion de l’Esprit. Être chrétien, c’est vivre de son baptême. Être chrétien, c’est vivre en enfant de Dieu. Être chrétien, c’est aussi prier en vérité parce que l’Esprit de Dieu se joint à notre esprit pour nous permettre de dire en vérité la prière que Jésus nous a enseignée: «notre Père» et ainsi Dieu viendra en nous pour y demeurer.