Homélie du Ascension - 17 mai 2007
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L’Ascension a de quoi nous étonner. On commençait, comme les disciples, à s’habituer à la Résurrection. Après la stupéfaction provoquée par la première apparition, celle du Jardin de Pâques, l’incrédulité des Douze a fait part peu à peu à la joie et la joie simple, on y prend goût. Vous avez remarqué tous ces repas pris par le Christ avec les siens au cours de ces apparitions: à Emmaüs, au bord du lac, à Jérusalem… Avant sa mort comme après sa mort et sa Résurrection, le Christ a l’art de mettre à l’aise: on ne dirait presque pas que c’est Le Ressuscité qui fait asseoir les Apôtres à sa table pour partager du poisson grillé et du pain… Bien sûr, pendant ces quarante jours, les apparitions et disparitions du Christ font un peu passe muraille mais à cela aussi on s’habitue. Et puis, petit à petit, entre récits d’apparitions et apparitions elles-mêmes, la communauté des disciples s’est reformée. Pour continuer à vivre de son enseignement, ça aide de Le voir, de mettre ses mains dans son côté, même si c’est par intermittence. On aurait bien continué à vivre comme cela. Et pour parler franchement, à vue humaine, l’histoire de l’église aurait été plus simple avec un chef, son vrai chef visible, audible même si ça n’avait été que de temps en temps. Vraiment, l’Ascension n’a pas fini de nous étonner! A vrai dire, Jésus a lui-même eu conscience que son ascension visible étonnerait et peut-être même décevrait amèrement. Après le discours du Pain de Vie rapporté en saint Jean, Jésus fait une prophétie explicite de son ascension, comme si cet acte devait confirmer la réalité même de l’Eucharistie. L’évangéliste écrit: «Beaucoup, parmi ses disciples, dirent: « Ce discours est trop dur, qui peut l’écouter? » Or Jésus sachant qu’ils murmuraient entre eux, leur dit: «Cela vous scandalise? Et quand vous verrez le Fils de l’Homme monter là où il était auparavant?» (cf. Jn 6, 60-62). L’Ascension ne doit donc pas être prise à la légère. Elle est un mystère de la vie du Christ aussi grand que celui de l’Eucharistie. C’est a priori qu’il faut écarter deux interprétations faciles et fallacieuses de la solennité célébrée aujourd’hui:

L’Ascension n’est pas une désincarnation. Comme si Jésus était un esprit qui, au bout de quarante jours, en aurait eu assez d’apparaître sous la forme d’un fantôme, d’un ectoplasme. Le Christ est ressuscité avec son corps ; c’est avec lui qu’il est apparu à ses disciples pendant quarante jours ; c’est avec lui qu’il est emporté au ciel. C’est son corps qui s’élève. L’Ascension n’est pas non plus une désertion. Le Seigneur ne nous laisse pas orphelins: il nous a appris à nous tourner avec Lui vers la source de toute paternité pour lui dire Notre Père. Le Seigneur ne nous laisse pas sans force: il va envoyer sur nous ce que son Père a promis, l’Esprit, notre avocat, notre consolateur. Ni désincarnation, ni désertion, la mystérieuse Ascension du Seigneur est cause de notre salut. Mais avant de voir comment elle l’est, contemplons un instant la scène même relatée par l’évangile.

La scène de l’Ascension telle que saint Luc la rapporte peut être divisée en trois épisodes. Jésus apparaît une dernière fois aux siens et donne son ultime message. Le temps n’est plus aux épanchements, aux longues confidences, mais aux ordres brefs, aux consignes. Ces consignes, ces ordres brefs n’ont pas la dimension tragique des dernières paroles du Christ en croix ; ils sont remplis de force et de douceur. La dernière image que Jésus laisse de Lui, c’est donc celle d’un chef: il n’explique pas, il résume l’essentiel, il commande. Et pour donner aux siens les moyens d’obéir, Jésus renouvelle la promesse de l’Esprit. Il sera une force qui les mettra à même d’accomplir la mission qu’il leur laisse et dont il les investit. Car il y a une mission à la clef, la mission la plus simple qu’il puisse leur laisser afin qu’ils ne l’oublient pas: «Vous serez mes témoins!» C’est tout! Il ne leur demande pas de faire des syllogismes, d’apporter des preuves mais seulement de rapporter avec la plus grande fidélité tout ce qu’il ont vu et entendu, comme sainte Bernadette à Lourdes qui disait au sujet des apparitions que sa mission était de dire ce qu’elle avait vu, pas da le faire croire aux gens. Cette mission de témoignage commencera à Jérusalem mais elle devra aussi s’étendre au-delà de toutes frontières. De Jérusalem, il faudra la poursuivre en Judée, de la Judée dans le pays des frères ennemis, en Samarie, de la Samarie aux confins du monde. Honte à qui s’arrêterait en chemin! Eux, d’ailleurs, ne s’arrêteront jamais. Ils seront martyrs mais leur témoignage aura retenti dans le monde entier.

Il les emmène jusque vers Béthanie. Après avoir donné aux siens ces dernières consignes et leur avoir fait ses promesses, Jésus fait route avec les siens, une dernière fois. Il choisit le lieu d’où ils le verront disparaître jusqu’au retour dans la gloire. Ce lieu, c’est Béthanie, à proximité du Mont des Oliviers. Pourquoi Béthanie? Peut-être bien parce qu’il s’agit du lieu du grand miracle de la résurrection de Lazare. Ce miracle a montré que la mort n’était pas une impasse: l’Amour du Christ, la prière de Marthe et de Marie ont fait des merveilles. Ce qui a été manifesté ce jour-là, pour un temps et pour un homme, le Christ va maintenant le manifester pour toujours et pour tous les hommes.

La montée. Alors, dit l’évangile selon saint Luc, «levant les mains, il les bénit. Et il advint comme il les bénissait, qu’il se sépara d’eux et fut emporté au ciel.» (Lc 24, 50). C’est dans un geste d’autorité et de douceur que le Christ laisse donc les siens. Il monte aux cieux en continuant son geste de bénédiction pour bien signifier qu’il ne les abandonne pas.

Voilà les faits. Quelles en sont les conséquences pour nous les hommes et pour notre salut? On peut en citer deux. Une première conséquence heureuse de l’Ascension c’est que le Christ nous a préparé un endroit pour habiter l’éternité, une demeure d’éternité. «Je vais vous préparer une place» (Jn 14, 2) avait-il déjà dit aux siens. Encore mieux! D’une certaine manière, nous habitons déjà au Ciel, nous en sommes déjà les citoyens à cause de notre union au Christ. L’oraison principale de cette messe le dit avec netteté: «Nous sommes les membres du corps du Christ, il nous a précédés dans la gloire auprès de toi, et c’est là que nous vivons en espérance.» Comprenez bien ce que dit ce texte: nous les membres du corps du Christ, nous vivons là où vit la tête de ce corps. Or la tête de ce corps, c’est le Christ et le Christ depuis l’Ascension est aux cieux. Si la tête est aux cieux, dans son lieu définitif, tout le reste du corps c’est-à-dire nous, l’est déjà d’une certaine manière, en espérance. C’est comme pour la naissance d’un bébé: si la tête sort, le corps suit. Là où passe la tête, il faut que passent les membres. Si les Apôtres sont retournés à Jérusalem «en grande joie», c’est parce qu’ils ont compris que la tête de l’église c’est-à-dire le Christ, était au Ciel, et donc qu’eux – qu’il avait tant aimés – l’étaient déjà un peu. «Il est monté en ouvrant le chemin» prophétisait déjà Michée (cf. Michée 2, 13). Une deuxième conséquence salutaire de l’Ascension, c’est que le Christ est à la meilleure place qui puisse être pour intercéder pour nous. L’Ascension est justice pour Lui: il tient en effet sa place définitive dans l’ordre véritable et final du monde. Mais cette justice nous est infiniment profitable: sa simple présence dans le Ciel avec sa nature humaine et sa nature divine est une intercession pour nous. De même que le Grand Prêtre de l’Ancien Testament entrait dans le sanctuaire afin de se tenir devant Dieu et de représenter le peuple, ainsi le Christ «est entré au ciel afin d’intercéder pour nous» dit l’épître aux Hébreux (He 7, 25).

Aujourd’hui comme il y a deux mille ans, nous sommes face à un mystère et à une mission: Le mystère adorable que nous célébrons aujourd’hui c’est que la Parole de Dieu est venue partager notre sort, elle est remontée vers Dieu en nous entraînant dans son sillage de Gloire.

La mission liée à l’Ascension c’est le témoignage. Sommes-nous toujours sur tous les chemins du monde, quelles frontières passons-nous? Quelle Samarie convertissons-nous? Sommes-nous toujours au bord du monde connu pour y crier le témoignage? Oui, quelques uns… C’est donc toujours possible, il faut donc entreprendre et persévérer. Pour cela nous invoquerons neuf jours durant l’Esprit Saint.