Homélie du Trinité - 3 juin 2007
fr. François Daguet

N’ayons pas peur de le reconnaître, les vérités les plus essentielles de la foi chrétienne mettent en déroute le sens commun. Que Dieu se fasse homme, qu’il meure et ressuscite, qu’il se donne en nourriture, qu’il fasse de nous son corps, tout cela est incompréhensible à vue humaine, à la fois folie et scandale, comme le dit saint Paul. Mais qu’en plus Dieu soit à la fois un et trine, un seul Dieu en trois personnes, voilà sans doute le comble de l’absurde. Nous connaissons une personne ayant une nature humaine, ou trois personnes ayant chacune la commune nature humaine, nous ne rencontrerons jamais trois personnes ayant une même et unique nature humaine. Alors que, si nous sommes chrétiens, nous confessons un seul et unique Dieu en trois personnes distinctes, le Père, le Fils et l’Esprit. Disons-le tout simplement, notre métaphysique et notre arithmétique, pour lesquelles un n’est pas trois et trois n’est pas un, sont mises à rude épreuve.

C’est probablement la raison pour laquelle l’attention chrétienne courante se porte plus volontiers sur le mystère de l’incarnation, où nous retrouvons quelque chose qui nous est co-naturel – l’homme Jésus – que sur le mystère de Dieu trinité. C’est aussi pour cette raison que l’on traite plus volontiers de Dieu dans son unité que de la Trinité des personnes. Combien de fois n’entend-on pas parler des  » trois monothéismes « , pour désigner le christianisme, le judaïsme et l’Islam? Eh bien, cette expression est doublement fausse. D’abord, parce qu’il n’y a pas trois monothéismes, mais plutôt dix ou cinquante: Aristote était monothéiste, les Sikhs sont monothéistes… Ensuite, et surtout, parce que le christianisme n’est pas un simple monothéisme: c’est un monothéisme trinitaire. Cela signifie que nous confessons indissociablement l’unicité de Dieu et la communion des personnes divines: l’une et l’autre, pas l’une sans l’autre. Cela, ce n’est pas nous qui l’avons inventé, nous y croyons seulement parce que Dieu lui-même, dans le Christ, est venu nous le révéler. L’enjeu pour nous n’est pas seulement d’ordre spéculatif – connaître le mieux possible les vérités de notre foi -, il est aussi d’ordre pratique, vital: c’est la qualité de notre vie chrétienne qui est en cause.

C’est le propre de la Nouvelle Alliance que de révéler la communion trinitaire dans l’unicité de Dieu. Certes, il y a eu dans la première Alliance des manifestations cachées de cette réalité. Isaïe, déjà, révèle le nom de Dieu comme étant le nom du Père. La première lecture, tirée du Livre des Proverbes, nous a fait voir la Sagesse de Dieu agissant dans la création, Sagesse dans laquelle les chrétiens reconnaissent, a posteriori, la présence du Verbe qui est le Fils de Dieu. Dès la première alliance, l’amour de Dieu nous met sur la voie d’un Dieu qui est lui-même amour, si bien que le nom de l’Amour sera approprié à la personne de l’Esprit. Mais c’est en Jésus que Dieu se révèle d’une façon définitive et totale.

Comment Jésus s’y prend-il? Soyons-y attentifs car, en révélant ce qu’il est, Dieu révèle en même temps ce que nous sommes. Disons pour simplifier que Jésus procède en trois temps. D’abord, il révèle qu’il est le Fils de Dieu, et par là il nous révèle le Père. On voit Jésus, dans l’Évangile de Jean notamment, dévoiler progressivement, et de façon de plus en plus ouverte, qu’il est le Fils du Père. De la confession de foi de Pierre – tu es le Christ, le fils du Dieu vivant – à celle du centurion au pied de la Croix – Vraiment, cet homme était le fils de Dieu -, la personne de Jésus apparaît comme étant celle du Fils, dans sa relation au Père – Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi? demande-t-il à Philippe.

Ensuite, Jésus nous révèle qu’il nous fait entrer dans cette filiation, par voie adoptive. Il nous apprend à prier Notre Père, et au matin de Pâques, il dit à Marie-Madeleine:  » Va trouver les frères et dis-leur: je monte vers mon Père et votre Père& ». Enfin, au moment de sa Passion, il annonce l’envoi de son Esprit d’auprès du Père, celui dont nous avons célébré la venue dimanche dernier. Si bien qu’apparaissant à ses disciples avant de les quitter, il leur dit: « Allez donc, de toutes les nations faîtes des disciples, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit » (Mt 28, 19).

Ce qu’il est essentiel pour nous de comprendre et de vivre, c’est que la révélation de Dieu un et Trinitaire s’accompagne de la révélation du caractère trinitaire de notre vie chrétienne. La façon pour nous d’entrer dans la connaissance de Dieu Trinité, c’est d’en vivre. Confesser la communion des trois personnes divines dans l’unique déité, c’est proclamer que nous vivons en communion avec cette même Trinité. En recevant l’Esprit saint, l’amour par lequel le Père et le Fils s’aiment éternellement, nous entrons dans cet amour mutuel, nous sommes faits fils par adoption, configurés au Fils éternel dans la relation qu’il a avec le Père. Voilà pourquoi saint Paul nous dit: « poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant: Abba » (Rm 8, 15). Dieu ne fait pas alliance avec nous n’importe comment: il nous engendre, il fait de nous ses enfants, pour que nous nous adressions à lui comme à notre Père. (Dans la Trinité, c’est le Fils qui s’est fait homme pour que nous devenions fils de Dieu). Et ceci ne vaut pas seulement pour chacun de nous, mais pour nous tous ensemble: la communion que nous formons – que nous sommes appelés à former – est à l’image de la communion des personnes dans la Trinité, pas moins que cela. Voilà ce que nous célébrons aujourd’hui: l’actualité de notre vie, personnelle et commune, saisie dans la vie trinitaire. Et voilà pourquoi nous célébrons cette fête juste après la Pentecôte: c’est ce que Dieu veut réaliser pour nous par l’envoi de son Fils et de son Esprit.

Ce que Dieu nous révèle de lui-même et de nous manifeste dès lors l’enjeu de notre vie chrétienne: vivre en enfants du Père, à la suite du Christ, poussés par l’Esprit qui nous tourne vers le Père. Reconnaissons que nous l’oublions trop souvent, que peut-être nous répugnons à abdiquer notre statut de grandes personnes pour choisir celui d’enfant de Dieu. (Et pourtant le chrétien n’est jamais plus adulte que lorsqu’il vit en enfant du Père). Il est temps pour nous de retrouver la plénitude du monothéisme trinitaire. Il y a des façons de dire  » Seigneur, Seigneur « , ou « Dieu y pourvoira » qui ne sont pas vraiment chrétiennes, qui ressemblent trop à « In sha Allah », qui se réfère à un Dieu lointain. Le chrétien, lui, dit, comme le Christ et avec lui, « Père, en tes mains je remets mon esprit ».