Homélie du 33e DO - 18 novembre 2007
fr. François Daguet

Alors qu'arrive la fin de cette année liturgique, nous recevons cet évangile qui traite de la fin des temps. Nous retrouverons ce thème lors du premier dimanche de l'Avent, dans deux semaines. C'est que le cycle annuel du temps liturgique nous fait parcourir en raccourci l'ensemble du temps de l'Église. Parce que depuis l'incarnation du Verbe nous sommes entrés dans «la plénitude des temps», le commencement et la fin, l'Alpha et l'Omega se rejoignent, le commencement est déjà porteur de la fin, la fin est déjà présente à tout moment. Et cela nous éclaire pour comprendre ces paroles de Jésus sur la venue ultime de son règne. Il faut reconnaître que ce que nous dit Jésus suscite spontanément la peur plutôt que l'enthousiasme. Destructions, faux prophètes, guerres, tremblements de terre, épidémies, famines, faits terrifiants, signes dans le ciel... et pour les chrétiens, persécutions et emprisonnements, trahison par les plus proches... le tableau renvoie aux enfers peints par Goya plutôt qu'aux paradis lumineux de Chagall. Ces «signes des temps», que Jésus nous invite à scruter, suscitent d'ordinaire deux types de réactions contraires parmi les fidèles. Pour les tempéraments pessimistes, spontanément portés à dénoncer ce qui ne va pas, nous y sommes, il suffit d'ouvrir les yeux, tous ces signes sont sous nos yeux aujourd'hui. Pour les tempéraments plus optimistes ou iréniques, il est ridicule d'exagérer, il y a tant de belles choses dans le monde et dans l'Église que cela montre bien que cette apocalypse n'est pas pour aujourd'hui. Eh bien, je crois qu'en l'espèce les uns et les autres ont raison en même temps. Justement parce que, dans ce temps de l'Église, le commencement et la fin se rejoignent, à toute époque se trouvent mêlés les merveilles de Dieu et les signes précurseurs de la fin des temps que le Christ vient de nous décrire. Depuis deux mille ans, nous voyons se déployer simultanément les signes de l'édification du royaume de Dieu et les signes de sa destruction, l'expansion de l'Église et la lutte contre les chrétiens. Lorsqu'on visite à Rome la chapelle Sixtine, on est frappé par la présence simultanée du plafond où le jeune Michel-Ange chante les merveilles de Dieu, et celle du Jugement dernier où le même montre, trente ans plus tard, la sanction divine des horreurs humaines: les deux, comme en même temps. Notre époque ne manque pas à la règle: la fin de la civilisation chrétienne est trop manifeste aujourd'hui pour ne pas être reconnue, et dans le même temps les signes multiples de la présence agissante du Christ et de l'Esprit Saint ne sont pas moins évidents. Mais en faisant ce constat, nous courons un nouveau risque, celui de croire qu'après tout, s'il en a toujours été ainsi, il en ira toujours de même, et qu'il n'y a rien à changer à notre comportement. Ce serait vider de leur sens les avertissements pourtant clairs que nous adresse Jésus, ce serait nous soumettre à l'écoulement linéaire du temps en perdant de vue cette présence actuelle de la fin des temps qui est là, de façon voilée mais bien réelle. Le risque, en somme, est de verser dans l'indifférence. Alors, comment prendre au sérieux ces avertissements en évitant à la fois le catastrophisme, l'irénisme et l'indifférence? Comme toujours lorsque le Christ nous met en garde contre des événements qui nous dépassent, sur lesquels nous pensons n'avoir aucune prise, la réponse n'est pas d'ordre conceptuel et extérieure à nous, elle est en nous et engage notre vie présente. Quand Jésus dénonce l'iniquité du monde, il nous engage à être justes dans notre vie personnelle, quand il annonce les luttes ultimes de la fin des temps, comme ici, il nous invite à être fidèles, aujourd'hui, à la vie que nous avons reçue de lui. Cela nous conduit à reconnaître que notre vie ne peut être étrangère à ces combats eschatologiques qui sont ceux de la lumière contre les ténèbres, de la vie contre la mort. Si nous prenons au sérieux cette vie dans le Christ et l'Esprit, ne doutons pas que nous aurons, que nous avons notre part du combat, et comprenons que les paroles de Jésus sont à lire d'abord au présent: «Mettez-vous dans la tête que vous n'avez pas à vous soucier de votre défense... C'est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie.» La réponse aux inquiétudes pour demain, dans la vie chrétienne, est toujours donnée au présent. Cependant, affirmer que ces signes des derniers temps sont déjà présents, lisibles dans le monde d'aujourd'hui, ne signifie pas que la fin ne surviendra pas, au dernier jour. Les paroles de Jésus rapportées par saint Luc, dans un passage qui précède de peu le nôtre, sont exemptes de toute équivoque (Lc 17). Jésus nous prévient que c'est dans l'écoulement apparemment uniforme et indéfini du temps que surviendra son retour glorieux. Il nous prévient aussi qu'il est inutile de chercher à savoir quand et où cela doit survenir. Reconnaissons-le, cette perspective, une fois encore, en effraie plus d'un. Je me souviens d'une bonne chrétienne qui me demandait un premier janvier quel vœu je formais pour ce nouvel an qui s'ouvrait. Et comme je lui disais, un peu pour la provoquer, que j'espérais surtout le retour du Christ et la fin du monde, elle me répondit: «Ah, mon Père, ne parlez pas de malheur!» Et pourtant, si nous sommes des chrétiens conséquents, si nous prenons au sérieux ce que nous dit le Christ, si nous cherchons simplement à vivre aujourd'hui en sa présence, si nous croyons en sa miséricorde, qu'avons-nous à craindre? Rien. Nous avons au contraire tout à espérer de sa venue, qui ouvrira la plénitude du Royaume, une plénitude de lumière, d'amour et de paix, pour chacun de nous et pour tous ensemble, et pour l'éternité. C'est cela, l'objet de notre espérance. Osons attendre le retour glorieux du Christ!