Homélie du Jeudi Saint - 20 mars 2008
fr. Alain Quilici

Quand le Seigneur Jésus réunit ses Apôtres la veille du jour où il devait mourir, il leur a réservé un grand nombre de cadeaux et une surprise. Les enfants aiment bien les cadeaux et encore plus les surprises. Et Jésus appelle justement ses Apôtres, mes petits enfants. Mais il arrive parfois que les surprises soient très surprenantes et que ce ne soit pas ce à quoi on s’attendait.

Le premier des cadeaux de Jésus, c’est le don de l’Eucharistie: Prenez et mangez, ceci est mon Corps. En nous donnant son corps à manger et son sang à boire sous la forme du pain et du vin consacrés, Jésus nous met en communion avec la vie de Dieu. Il ne nous donne pas quelque chose: il se donne lui-même. Et il n’y a pas de plus grand cadeau que de donner sa vie pour ceux qu’on aime (Jn 15/13). Voilà une chose qu’une mère de famille ou un père de famille peut comprendre: il n’y a pas de plus beau cadeau que de donner sa vie pour ses enfants. Voilà une chose que ressentent les jeunes en qui s’éveille une vocation, le garçon qui pense à devenir prêtre ou la fille qui pense à consacrer sa vie à Dieu. Ne croyez pas qu’ils soient tristes. C’est un grand amour qui les habite et une grande joie. Jésus, quand il donne son corps à manger et son sang à boire, ce soir-là, connaît une joie immense qui dépasse infiniment les sacrifices qu’il faudra faire le lendemain, quand il donnera son corps et son sang sur la croix.

Mais ce n’est pas le seul cadeau que fait Jésus à ses apôtres. Il leur donne aussi le pouvoir et l’ordre de faire cela en mémoire de lui. C’est un ordre. Il les ordonne. Il les consacre afin qu’eux aussi transmettent ce qu’ils ont reçu. Je vous transmets ce que j’ai moi-même reçu (1 Co 11/23). Voilà un cadeau vivant. Ce n’est pas une chose, une de ces choses qu’on achète et dont on se lasse. C’est un merveilleux pouvoir, le pouvoir de consacrer le pain et le vin, d’appeler sur eux l’Esprit Saint pour qu’ils deviennent réellement le corps et le sang de Jésus et que nous puissions communier nous qui vivons si longtemps après Jésus. Quel extraordinaire cadeau! Voilà que nous, qui venons si tard et qui vivons si loin, nous aussi nous pouvons, comme au premier jour, nous nourrir du corps et du sang de Jésus.

Et comme si ça ne suffisait pas, Jésus va longuement déverser sur ses amis tous les trésors qui sont au cœur de Dieu et d’abord l’Esprit Saint que le monde ne peut recevoir parce qu’il n’en veut pas. Mais vous vous le connaissez parce qu’il demeure en vous et qu’il est en vous (1 Co 11/23) . Et puis cet amour de charité qui est comme le sang de Dieu et qui coule en nos veines comme la sève de la vigne qui donne vie à la vigne. Ce qui glorifie mon Père, dit Jésus, c’est que vous portiez beaucoup de fruit (Jn 15/8) , beaucoup de fruits d’amour, de cet amour qui ne coule pas de nous, mais du cœur transpercé de Jésus.

Et tant d’autres merveilles que contient cette fête du Jeudi saint qui est le trésor des Chrétiens, un trésor que personne ne peut leur dérober mais qu’ils sont prêts à partager avec tous ceux qui le voudront.

Mais plus que les cadeaux, ce qui a frappé les Apôtres, ce soir-là, ce fut la surprise que leur a réservée Jésus, quand au cours du repas, il se mit à genou pour leur laver les pieds. ça pour une surprise, ce fut une stupéfiante surprise! Comment, lui, le Seigneur et le Maître, lui qui vient de leur donner ce que Dieu seul peut donner, lui qui a manifesté que le Père des cieux n’avait aucun secret pour lui et que tout pouvoir lui avait été remis sur la terre comme aux ciel, comment pouvait-il s’abaisser à ce point, se ridiculiser, s’humilier. Car vous l’avez bien compris, saint Pierre et les autres, y compris Judas qui à de mauvaises pensées, sont aussi stupéfaits que nous. La surprise est totale. Ils n’en reviennent pas. Ils en ont le souffle coupé. Ils refusent.

Mais quand Jésus leur dit: Si je ne te lave pas les pieds, tu n’auras aucune part des cadeaux que je viens de vous faire (Jn 13/8), … alors ils comprennent qu’il y a là quelque chose qui les dépasse et qu’ils doivent se laisser faire. Ils comprennent sans comprendre que Jésus ne fait pas une sorte de geste prophétique pour frapper les esprits. Mais qu’il est tout entier dans son geste. Il se donne. Il donne tout son amour. Il donne la clef qui ouvre tous les mystères. Il ouvre le passage par lequel on doit passer si l’on veut que règne la paix, et dans le monde, et dans les familles et dans les cœurs.

On raconte (Dans Arcabas, Passion Résurrection, texte de Fabrice Hadjadj, Cerf, 2004, p. 42) qu’un petit enfant que ses parents avaient envoyé au catéchisme un peu par habitude, car ils n’y croyaient pas trop, revient un jour à la maison et dit à ses parents:

– Je sais ce que je veux faire, quand je serai grand!

– Et que veux-tu faire, demandent les parents, quelle noble profession as-tu choisie?

– Je veux être laveur de pieds, dit l’enfant.

Stupeur et silence chez les parents.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là? ça n’existe pas laveur de pieds!

– Je veux être laveur de pieds, répète l’enfant.

– Tu es donc devenu fou, demandent les parents? Qu’allons-nous faire de toi avec des idées pareilles?

– Je veux être laveur de pieds, redit l’enfant, comme Jésus, car rien jamais n’a été fait d’aussi beau et d’aussi grand et je veux être comme Jésus.

Mes frères, c’est ainsi que naissent les vocations. Et c’est ainsi qu’elles affolent les parents. Et pourtant nous avons tellement besoin de laveurs de pieds pour sauver le monde.
Ce petit enfant avait saisi l’essentiel du Jeudi saint.
Ou plutôt, il avait été saisi par la beauté du Jeudi Saint.

Amen.