Homélie du Fête de l'Assomption - 15 août 2008
fr. François Daguet

               A deux reprises, dans l’Évangile de Jean, Jésus s’adresse à sa mère en l’appelant «Femme»: à Cana et à la Croix. Et l’Apocalypse de Jean (chap. XII) nous donne à contempler une Femme, dans les douleurs de l’enfantement et triomphant du démon, en qui toute la Tradition de l’Église a toujours vu à la fois Marie et l’Église. Cela nous met sur la voie du mystère de la femme, et surtout du mystère de cette femme qu’est Marie.

               Il y a bien des figures de femmes dans la Bible, depuis Ève et Sarah, jusqu’à Marie et Madeleine; elles sont loin d’y tenir une place secondaire. Chacune de ces femmes présente tel ou tel attribut féminin spécifique: être épouse, être mère, dans certains cas, être vierge. Le pape Jean-Paul II a souligné cette particularité qu’a Marie de réunir ces trois attributs féminins: elle est à la fois vierge, épouse et mère. La profondeur de ces qualités, leur rôle et leur mystère, se révèle progressivement dans l’Ecriture et dans la méditation contemplative de l’Église. Et lorsque nous célébrons, aujourd’hui, l’Assomption de Marie, nous sommes invités à contempler ces qualités mystérieuses portées à leur achèvement, à leur plénitude, par l’entrée de Marie, en son âme et son corps, dans l’éternité bienheureuse. Loin de nous devenir étrangère, Marie, au contraire, comme vierge, épouse et mère, nous dévoile sa proximité, sa présence à notre vie d’ici-bas.

               La virginité de Marie exprime sa totale consécration à Dieu. Marie n’a vécu que pour Dieu, a été la demeure de Dieu et tout ce qu’elle a accompli pour les hommes, c’est au nom de Dieu qu’elle l’a fait. La virginité de Marie, associée à son immaculée conception, est le signe de la reprise par Dieu de toute la création, pour la faire vivre pleinement dans la lumière et l’amitié divine. Eve, dont elle tient sa nature humaine, s’était librement détournée de Dieu, entraînant avec Adam tout le genre humain dans l’éloignement de Dieu. Marie demeure librement fidèle à la lumière que Dieu lui a donnée par privilège et se consacre entièrement à son créateur. [Et c’est en vertu de cette fidélité qu’elle devient la mère de Dieu: primo concepit in corde quam in carne (S. Augustin)].

               Dans son assomption, la Vierge Marie nous donne à voir l’univers et l’humanité divinisés entrer dans la gloire pour laquelle Dieu les a créés. Accueillie par le choeur des anges, elle couronne l’Église de la gloire qui l’a précédée, tous les justes d’Abel à Jean-Baptiste à qui la Croix du Christ a ouvert le Ciel, avec les Saints Innocents et tous les martyrs de l’Église naissante. En cette Église des bienheureux, où Marie siège en reine à la première place, nous contemplons la victoire de la grâce sur le péché, de la lumière sur les ténèbres, cette victoire vers laquelle nous tendons, dont nous vivons déjà ici-bas, aidés par ceux qui en vivent déjà en plénitude, dans la gloire. [Quantité de peintures chrétiennes représentent cela, l’une des plus célèbres étant celle du couronnement de la Vierge, d’Enguerrand Quarton, provenant de la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon].

               En Marie dans son assomption, nous contemplons également l’épouse «sans tache, ni ride, ni rien de tel» dont Paul nous parle dans l’Epître aux Ephésiens (chap. 5). C’est à la Croix que Marie se révèle être l’épouse. Si Paul parle du Christ comme «nouvel Adam», ce sont les Pères de l’Église qui ont vu en Marie la nouvelle Eve, et en eux deux, le nouveau couple mystique par lequel toute l’humanité est reprise. Dans cette lumière, toute la vie de Marie apparaît comme le concours que l’épouse apporte à son époux en toute son œuvre de rédemption. A la Croix, elle est bien à elle seule l’Église-épouse qui apporte le concours du monde créé à l’œuvre de salut de l’époux divin. Et Marie, glorifiée en son âme et en son corps, continue de concourir à cette œuvre de salut.

               C’est elle qui, sans cesse, nous rappelle que notre vie avec le Christ est une vie nuptiale, celle de l’épouse qui cherche l’union plénière avec son époux, comme le chante le Cantique des Cantiques. C’est elle qui donne à l’Église entière, celle de la gloire unie à celle de la terre, sa personnalité d’Épouse célébrant, perpétuellement dans la gloire et ici-bas dans l’Eucharistie, les noces de l’Agneau. «Heureux les invités au banquets des noces de l’Agneau». Nous y sommes invités aujourd’hui et Marie y est présente, comme à Cana.

               Et Marie est encore la nouvelle «Mère des vivants». Celle qui devient à l’Annonciation Mère de Dieu (Théotokos), est donnée à la Croix comme mère à Jean, c’est-à-dire à chacun de nous. L’œuvre du Christ est de nous redonner la filiation divine dont le péché nous avait privés, et Marie est mère dans cette œuvre d’engendrement. Unie jusqu’à la fin de sa vie terrestre à l’œuvre du Christ, Marie poursuit dans la gloire sa coopération à cet enfantement.

               C’est ce qu’exprime la vision de l’Apocalypse: c’est l’Église d’ici-bas que Marie enfante dans la douleur, c’est chacun de nous qu’elle fait naître et grandir dans la vie divine reçue au baptême. Et dans ces combats de la vie contre la mort, de la lumière contre les ténèbres, Marie nous fait vivre de sa propre victoire. Bienheureux sommes-nous d’avoir une telle mère pour nous conduire à la vie glorieuse.

               Tout à l’heure, dans l’Évangile, nous avons entendu Marie chanter dans le Magnificat les merveilles que le Père accomplit pour elle. Aujourd’hui, c’est l’Église elle-même, c’est chacun de nous qui entonne ce chant pour rendre grâce au Père de ce don qu’il nous fait de Marie: le Puissant fait pour nous des merveilles, Saint est son nom.