Homélie du La Sainte Famille - 28 décembre 2008
fr. Renaud Silly

Le vieillard Syméon ne sort des ombres de l’histoire qu’au moment même où il va y retourner pour toujours. Il apparaît quand le Seigneur lui-même quitte sa retraite. Pour le reste, Syméon a mené une existence cachée et inconnue aux yeux des hommes, parce que sa vie était cachée en Dieu. En cela, il peut nous introduire dans le mystère de la Sainte Famille. C’est Jésus qui réunit les jeunes et les moins jeunes: quand un enfant paraît, le cercle de la famille se rétrécit disait le vieil Hugo. Mais les parents de Jésus l’avancent déjà en manière de prophétie vers l’autel du sacrifice. Jésus circoncis verse les prémices de son sang rédempteur et dès les premiers vagissements du nouveau-né, sa vie est placée sous le signe de la croix. Bientôt Syméon reçoit dans ses mains le corps du Seigneur. Ce corps très saint qui passe de main en main fait l’unité de tous ceux qui croient en lui. Il rassemble déjà des personnes qui n’auraient jamais dû se rencontrer. Il les unit dans une commune louange des merveilles de Dieu à travers l’offrande incomparable que des mains saintes font de son corps en le présentant à l’autel. La présentation au Temple, c’est presque la première messe de Jésus! Il entre dans la maison du Seigneur à la fois comme le suprême pontife et comme la victime parfaite. En échange, Syméon voit son attente enfin récompensée; le vieillard a foi dans le bébé vagissant, et il devient ainsi un de ces petits auxquels est promis le royaume des cieux: admirable échange encore une fois: cet enfant plein de vie prend sur lui la vieillesse et la décrépitude du monde, et il la change en une jeunesse qui est un sacrement de l’éternité divine. Et le corps des chrétiens, quant bien même il vieillirait sous le poids des années qui passe, ne cesse de se rajeunir lorsqu’ils communient régulièrement au corps toujours jeune de Jésus. Ce corps, c’est en le regardant, en le touchant, en lui faisant une crèche avec ses mains que l’on parvient au royaume de Dieu.

La présentation de Jésus est une belle illustration de cette communion heureuse des générations dans la célébration de la liturgie. Jésus a mené dans la sainte Famille une vie humble et retirée. Les évangiles non canoniques se sont efforcé de combler les lacunes de ces trente années passées dans la retraite la plus rigoureuse; ils multiplient les miracles qu’aurait opérés Jésus dès son enfance, parfois pour les motifs les plus futiles. Pourtant, la secrète grandeur de Jésus ne gagne rien à être manifestée trop tôt. Bien au contraire. Saint Charles de Foucauld avait compris que ces trente années de vie secrète nous livrent le mystère de la vie de Jésus, de son intimité unique avec son Père dans le cadre d’une famille où tout était subordonné à la croissance spirituelle des membres. L’éclat de son épiphanie ménage bien des zones d’ombre! C’est dans les replis de son obscurité volontaire que nous devrons espérer le trouver. Car Jésus a été un Dieu essentiellement caché: doublement invisible par l’excès de sa gloire, et par le trop-plein de sa bassesse.
Jésus est caché dans la gloire divine et caché dans le sein de Marie; caché sur la croix et caché dans la Trinité; caché dans le sépulcre et caché dans l’ineffable ivresse de l’amour du Père; caché dans le ciel et caché dans l’Eucharistie. Pour le trouver, nous devrons toujours le traquer dans l’étrange secret où il s’est retiré.

Faut-il le déplorer? C’est ici peut-être que la sainte famille nous est révélée dans une de ses vérités les plus profondes. Bossuet disait que saint Joseph a été constitué dépositaire de trois secrets: la virginité de Marie; l’origine divine de son Fils, la personne même de Jésus. La sainte Famille est d’abord un lieu où des secrets ont été préservés et inviolablement conservés; il est des secrets que l’on ne divulgue pas sans profanation. L’Église défend farouchement la famille; non seulement parce qu’elle est le lieu de l’éducation et de la croissance des personnes; non seulement parce que la famille apprend à aimer: ce sont là de bonnes et saintes raisons. Mais aussi parce que la famille est le lieu où l’on est dépositaire de certains secrets qu’il n’est pas bon de divulguer. En effet, sans secret il n’y a pas de pudeur, et sans pudeur, pas de respect des personnes, ni du mystère que chacun représente. Une ancienne ministre de la Famille qui voulait supprimer l’accouchement sous X avait eu ce propos hideux: ‘le secret comme source du bonheur est une idée qui a vécu’. Les secrets de famille n’ont pas bonne presse, on les accuse d’entretenir l’hypocrisie, de faire peser un climat de suspicion. Pourtant, s’il y a quelque chose qui menace la famille aujourd’hui dans les dimensions les plus fondamentales, c’est le rêve ou plutôt le cauchemar de la transparence démocratique. En vertu de l’exigence de diaphanéité de tous à tous, on n’est pas loin de faire des enfants les délateurs de leurs parents: ainsi que l’écrivait tel sociologue ‘apprendre à un enfant ses droits face à ses parents et le poids de ses mots, c’est aussi le moyen de le préparer plus tard à dénoncer les crimes de ses semblables’.

Entre toutes les vocations, j’en remarque deux qui semblent directement opposées: celle des apôtres et celle de la sainte Famille. Jésus se fait connaître aux apôtres pour qu’ils répandent son nom dans tout l’univers. Jésus se révèle à Joseph pour le taire et le cacher. Les apôtres sont des lumières pour faire voir Jésus. Joseph et Marie sont un voile pour le couvrir. Tel glorifie Dieu par l’honneur de la prédication, et tel le glorifie par son silence.
La sainte famille nous apprend cette vérité profonde de toutes les familles: elles sont les compagnes de Jésus dans sa vie cachée. La famille est rarement le lieu des grands emplois et des tâches glorieuses, il n’est pas de grand homme pour ses propres enfants. Mais la famille montrer combien il est glorieux de se cacher avec Jésus-Christ. Aimons donc cette vie cachée où Jésus s’est enveloppé avec Joseph et Marie, et qui est le lot de la plupart d’entre nous.