Homélie du 18 janvier 2009 - 2e DO
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Imaginez la scène… Cela se passe un dimanche, au cours du déjeuner, dans une famille toulousaine, plutôt pratiquante – on va régulièrement à la messe chez les Dominicains, les petits sont aux scouts, les parents en Équipe Notre Dame, en somme une famille catholique lambda et sympa. On pourrait presque les connaître, ils pourraient être de nos amis, de nos cousins même. Tout le monde est attablé, attendant avec une certaine impatience le poulet rôti – oui, car dimanche c’est poulet rôti, mais un poulet fermier du Gers – et voilà que le poulet arrive et que l’aînée Angélique, 23 ans et fraîchement diplômée en marketing et cosmétique, radieuse, prend la parole: « hum, hum, papa, maman, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer! » En un quart de seconde, la mère se dit: « ça y est, ma fille nous annonce qu’elle a trouvé le prince charmant »… et le père de se dire: « ça y est, ma petite a trouvé un travail ». « Papa, maman… dans trois mois, je rentre au carmel de Muret, Jésus m’appelle ». Silence. Angélique sourit, radieuse. Les larmes montent aux yeux des parents. Et là, c’est l’incompréhension. « Mais tu as perdu la tête? C’est le curé avec son air de premier communiant qui t’as mis ces idées en tête? Ne dis pas de bêtises, ça te passera aussi vite que ça t’est venu… mais enfin, comment peux-tu dire que Dieu t’appelle? » « Papa, maman, j’ai entendu sa voix qui me dit « viens et suis-moi ». J’ai vu dans son regard combien il m’aime. J’ai trouvé mon bien-aimé et maintenant je ne le quitterai plus ». Il faudra sans doute du temps aux parents d’Angélique pour comprendre le désir de leur fille de tout quitter pour suivre le Christ.

Si l’histoire est fictive, les faits, eux, sont bien réels. Ils ont eu lieu des dizaines de fois, dans des familles de toute langue, race ou nation, depuis des siècles, depuis que Jean-Baptiste au bord du Jourdain a désigné « l’Agneau de Dieu ». Depuis lors, un nombre incalculable d’hommes et de femmes ont tout quitté pour répondre à l’appel de Dieu, pour répondre à une parole, pour répondre à un regard.

Il est vrai qu’à hauteur d’homme, il est impossible de comprendre la radicalité d’une telle décision. Comment peut-on donner sa vie, toute sa vie, après avoir entendu une parole ou perçu un regard? Comment une parole entendue au secret du cœur peut-elle décider de toute une existence? Il y a une disproportion frappante entre l’apparente fragilité des signes de l’appel de Dieu et le poids d’une vie donnée. Oui, en effet, il y a là un paradoxe qui met à mal nos raisonnements. Et c’est précisément le signe que l’appel de Dieu est profondément un mystère et que comme tout mystère, il ne peut être saisi que dans la foi.

La vocation d’apôtre, de prêtre ou de carmélite à Muret est le mystère d’une parole, d’un regard qui portent en eux toutes les réponses aux attentes d’un cœur qui cherche Dieu. Si les deux disciples se mettent à suivre le Christ à l’instant même où Jean-Baptiste dit « voici l’Agneau de Dieu », c’est que cette parole vient combler en eux leur attente la plus profonde. Ils désiraient avec ardeur la venue du Sauveur; ils s’étaient mis à sa recherche avec Jean-Baptiste comme guide. Alors, c’est sûr, lorsque Jean leur pointe le Sauveur, il n’y a plus d’hésitation possible. Il faut le suivre et le suivre partout où il va. Pour notre petite Angélique, c’est le même mystère qui se joue. Dans la foi, elle a cherché depuis son adolescence celui qui pourrait combler son désir d’aimer et d’être aimée. Et un jour, telle parole de vie de l’Évangile « a fait tilt » et l’évidence lui est apparue: l’évidence de l’amour personnel du Christ, l’évidence d’avoir trouvé celui que son cœur cherchait, l’évidence d’un appel radical à le suivre.

Si Pierre lie pour toujours sa destinée au Christ à l’instant même où Jésus pose sur lui son regard, c’est ce que ce regard en dit long. Dans ce regard, Pierre a saisi toute l’affection surnaturelle de Jésus pour lui. Dans ce regard, confirmé par la parole, Pierre a trouvé sa vocation, sa place au cœur de l’Église. Il a compris ce que Dieu l’appelle à devenir: « Tu es Simon, fils de Jean; tu t’appelleras Képhas – Pierre. » C’est le même mystère qui se joue avec notre petite Angélique. Un soir, au cours d’une adoration elle a perçu sur elle le regard du Christ et dans ce regard, sa vocation au sein de l’Église. Et ce n’était pas une simple impression, car une impression ne révèle pas une vocation.

Partir en Chine ou pour Muret sur une parole ou un regard, cela a de quoi dérouter, même les familles les plus pratiquantes. Le Christ en a lui-même conscience: « Comprenne qui pourra » (Mt 19, 12). La parole du Christ est puissante, elle peut décider d’une vie, car elle n’est pas humaine, mais bien divine. « Seigneur, à qui irions nous, tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68).