Homélie du Ascension - 21 mai 2009
fr. François Daguet

Quel regard, quelle attitude sont les nôtres en cette fête de l’Ascension du Seigneur? Est-ce l’indifférence, face à un évènement de la vie du Christ certes important, mais qui, somme toute, s’est passé il y a près de deux mille ans? Est-ce l’incompréhension, comme les apôtres hébétés qui contemplent le Christ qui les quitte, et qui se disent en eux-mêmes: «Et nous, alors, nous restons!» – Est-ce la lassitude, parce que depuis deux mille ans que cela s’est produit, nous voyons le monde s’édifier toujours sans lui et parfois contre lui -. Et nous qui attendions qu’il rétablisse la royauté en Israël, c’est-à-dire le règne de Dieu sur la terre! Et si ce n’est aucun de ses regards, nous nous rappelons les paroles de Jésus lors de la Cène: «Il vaut mieux pour vous que je parte, car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas à vous, mais si je pars, je vous l’enverrai» (Jn 16, 7). Donc, l’important, c’est l’envoi du Paraclet, de l’Esprit-Saint, que nous célébrerons dans dix jours, à la Pentecôte. C’est vrai, mais qu’en est-il de l’Ascension, que nous dit-elle, que nous enseigne-t-elle? Que célébrons-nous aujourd’hui?

N’abandonnons pas trop vite l’étonnement qui est le nôtre face au départ terrestre de Jésus. N’est-il pas l’Emmanuel, Dieu avec nous? N’a-t-il pas pris notre chair, notre humanité, pour être l’un de nous, au milieu de nous? L’incarnation n’est-elle que temporaire dans ses effets: une fois l’œuvre de notre salut accomplie, Jésus peut nous quitter, retourner en son lieu, auprès du Père… L’Ascension du Christ, sa disparition visible semble démentir que le judéo-christianisme est la religion de Dieu qui demeure au milieu de son peuple, au milieu des hommes. Si l’on y prête attention, la liturgie de ce jour, avec ses lectures notamment, nous éclaire sur le sens de ce départ. Il nous faut encore une fois accepter d’entrer dans la pédagogie de Dieu, et prendre au sérieux Jésus lorsqu’il dit à ses disciples: «Il vaut mieux pour vous que je m’en aille». En quoi est-ce donc meilleur pour nous?

D’abord, en principe, l’Ascension de Jésus fortifie notre foi. Il nous l’a dit au lendemain de sa résurrection: «Heureux ceux qui croient sans avoir vu». Penser que croire serait plus aisé si le Christ demeurait sensiblement au milieu de nous est une illusion. Mais lequel d’entre nous n’a pas connu cette tentation? Alors que nous savons bien que c’est son peuple qui l’a mis à mort, alors qu’il avait accompli tant de signes aux yeux de tous. La foi porte d’abord sur ce que l’on ne voit pas. Pour nous comme pour les apôtres, habités jusqu’au bout par des espérances terrestres, le départ du Christ nous force à nous élever vers les réalités qui ne se voient pas.

Ensuite, l’Ascension de Jésus transforme notre amour. En nous envoyant l’Esprit-Saint d’auprès du Père, le Christ nous fait entrer dans l’amour divin, il nous fait aimer de l’amour même de Dieu, il nous apprend à aimer comme Dieu aime. Il nous l’a dit: «Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes», et il ne cesse de le faire. Le Christ glorifié nous attire à lui, et nous fait entrer, par le don de l’Esprit, dans son amour pour le Père, il transforme notre amour humain par l’Esprit qu’il nous envoie d’auprès du Père.

Enfin, l’entrée du Christ avec son humanité dans la gloire nourrit notre espérance. Parce que ce n’est pas un être étranger à nous qui pénètre dans le Ciel. Le mystère de la Pâque du Christ, que nous vivons en ce temps pascal, a tout changé. Nous sommes devenus les membres d’un même corps, dont le Christ est la tête. Nous l’avons dit dans l’oraison qui précède les lectures: «il nous a précédés dans la gloire auprès de toi [notre Père], et c’est là que nous vivons en espérance». Nous allons le redire dans la préface de la prière eucharistique: «il ne s’évade pas de notre condition humaine, mais en entrant le premier dans le Royaume, il donne aux membres de son corps l’espérance de le rejoindre un jour». Si bien que nous sommes tous engagés, aujourd’hui, dans l’Ascension du Seigneur, car c’est la tête du corps qui est glorifiée, tout en demeurant unie aux membres que nous sommes. Notre espérance porte sur une promesse déjà réalisée en celui qui est notre tête.

De par notre condition naturelle, nous sommes soumis à la gravitation terrestre: elle nous entraine vers les choses d’en bas. Avec l’Ascension du Christ, nous entrons dans une gravitation céleste: c’est le ciel qui nous attire, qui nous entraine vers le haut. Toute notre vie ici-bas est comme tiraillée entre ces deux attractions et nous sommes à tout instant invités à choisir entre les deux.

Sans doute allez-vous me dire: «tout ceci est bien beau et grand, mais nous ne le voyons qu’avec les yeux de la foi, il n’en demeure pas moins que Jésus n’est plus ici, présent à nous dans son corps». Croyez-vous qu’il nous ait abandonnés à ce point? Il sait combien nous avons besoin de lui, et il nous a laissé son corps, justement, en nourriture. Souvenons-nous des paroles de S. Jean Chrysostome à propos de l’Eucharistie: «Qu’est donc ce pain? Le corps du Christ. Que deviennent ceux qui le reçoivent? Le corps du Christ». Comment sommes-nous unis au Christ notre tête, qui siège à la droite du Père depuis son Ascension? Comment l’Église de la terre s’unit-elle à l’Église du ciel? Par le sacrement du Corps du Christ. Le Christ demeure présent au milieu de nous en son corps eucharistique pour qu’en le célébrant nous édifions son corps ecclésial.

Chrétiens, prenons conscience de notre dignité! Nous ne sommes pas des hommes abandonnés de Dieu. Le Christ tient parole: «je m’en vais, et je reviens vers vous». Il revient sans cesse nous visiter, avec l’Esprit, lorsque nous célébrons ce sacrement. Il nous l’a promis: «Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps».

Oui, vraiment, il est grand le mystère de notre foi.