Homélie du Trinité - 7 juin 2009
fr. Jean-Michel Maldamé

Nicodème vint de nuit trouver Jésus pour l’interroger sur la venue du règne de Dieu. Il se demandait comment un homme déjà avancé en âge pourrait commencer une vie nouvelle (Jn 3, 1-5). Jésus lui dit qu’il fallait «naître d’en haut, de l’eau et de l’Esprit» – entendons bien le sens baptismal de cette expression! Nicodème, formé à la lecture des prophètes et des sages d’Israël, savaient que sur les lèvres de Jésus le terme d’Esprit se référait à la vie même de Dieu et plus précisément à son intimité. Le terme Esprit désigne la puissance de Dieu qui se communique, sa bonne puissance, celle qui fait vivre, celle qui rend fort, pur et transparent. On peut imaginer que, selon toute vraisemblance, Nicodème était avec les disciples de Jésus le jour de la Pentecôte et qu’il reçut l’Esprit Saint avec tous les disciples rassemblés. Car le jour de la Pentecôte l’Esprit Saint ne fut pas donné seulement au Douze, mais à tous les disciples, hommes et femmes, au nombre de cent-vingt, signe de la plénitude inscrite dans ce germe d’humanité nouvelle (Ac 2, 14-15). Oui, l’Esprit Saint est donné à tous, à tous les disciples, comme aujourd’hui aux baptisés, en réponse à leur écoute de la parole de vie.

L’expérience chrétienne – celle des saints – nous apprend que c’est Dieu lui-même qui se rend présent. Il est la force qui enracine notre vie dans l’amour, la lumière, la fraternité, la solidarité, la créativité qui font notre grandeur. La vie chrétienne est une vie dans l’Esprit – cet Esprit «qui souffle où il veut» et que jamais personne n’a pu enfermer ni dans une formule, ni dans un code, ni dans une doctrine, puisque Dieu est toujours au-delà de nos prises, toujours plus grand. Jésus disait à Nicodème qu’il s’agissait là d’une naissance et nous disons communément que nous sommes devenus enfants de Dieu, frères et sœurs de Jésus.

Oui, cet Esprit, qui est l’intime de Dieu, est donné par Jésus; il l’a été en plénitude le jour de la Pentecôte à toute la communauté. C’est l’Esprit de Jésus. Par lui nous savons que Jésus n’est pas seulement un religieux exemplaire, comme l’admettent les laïcs; Jésus n’est pas seulement un prophète, comme le concèdent les musulmans; Jésus n’est pas seulement un sage, comme le reconnaissent les historiens de la pensée… Jésus est le Fils éternel; il est Dieu même, venu prendre part à notre humanité pour nous faire part de la vie éternelle.

Le mot Dieu que je viens d’employer est tellement banalisé; il a tant et tant de sens divers et contradictoires qu’il importe de l’entendre au sens où l’emploie Jésus. Jésus nous dit que Dieu est le Père, «mon père et votre père» (Jn 20, 17). Le mot «Père» dit que Dieu est source, amour premier, principe de tout ce qui est, générosité surabondante manifestée dans l’ordre de la nature et dans celui de la grâce.
Ainsi pour dire Dieu nous devons dire qu’il est l’Esprit Saint, le Fils et le Père et nous confessons notre foi en un seul Dieu Père, Fils et Esprit Saint.

Des gens, tout à la fois avisés et curieux, ont demandé comment cela pouvait se faire. J’ai entendu à ce propos des propos stupides comme ceux qui s’engagent dans une pseudo arithmétique sacrée où trois est égal à un; mais aussi des propos abstraits sur la nature, la substance, la personne et autres concepts métaphysiques… C’est utile quand on prend ces mots pour ce qu’ils sont; ils sont comme les signes qui indiquent la route au randonneur, pour qui l’essentiel est d’aller de l’avant. L’essentiel est d’approfondir ce que signifient les mots employés par Jésus lui-même. Ces mots de Père, de Fils et d’Esprit touchent le plus intime et le plus secret de notre existence: notre origine, notre raison d’être, l’intime de notre cœur et de notre intelligence. Nous savons que ces termes ont un sens qui ne s’enferme dans aucune formule abstraite, car ils ne se saisissent que dans le mouvement de la vie.

Ainsi nous comprenons que l’emploi des termes de l’Évangile n’est pas une réponse toute faite, mais une entrée dans ce que la tradition appelle le mystère de Dieu. Le mystère n’est pas ici une barrière, une injonction policière dans le genre «circulez, il n’y a rien à voir». C’est le contraire! Enfants de Dieu, nous savons de Dieu qu’il est Père, Fils et Esprit Saint. Nous recevons une lumière et percevons que cette lumière est une invitation à aller de l’avant, car cette lumière éclaire une route et creuse le désir d’aller plus loin, vers plus de lumière. Il faut vivre, désirer vivre encore plus, aller vers ce qui n’est pas un objet à posséder, mais une surabondance de générosité, celle de l’amour, celle de la vie.

Mais comme il convient à des esprits raisonnables, un tel propos demande vérification ce qui nous invite à discerner le lieu de notre expérience de la vie nouvelle. Il y a deux lieux majeurs. Le premier est la prière comme le dit Paul aujourd’hui: «L’Esprit fait de nous des fils; poussés par cet Esprit nous crions vers le Père en l’appelant «Abba, Père». L’Esprit Saint lui-même atteste à notre esprit que nous sommes fils» (Rm 8, 16). Ceci est au centre de notre prière eucharistique.

Le deuxième lieu de notre expérience de la vie nouvelle est le souci d’autrui. Obéissons nous à Jésus nous demandant d’aller dans le vaste monde proclamer l’Évangile? Dire que le terme de Dieu ne se laisse pas enfermer dans le discours religieux, mais qu’il s’ouvre à l’infini avec les mots que Dieu a employé pour se dire: Père, Fils et Esprit Saint (Mt 28,19) – ces mots que nous prononçons humblement, en nous marquant du signe de la croix.

Amen