Homélie du 26e DO - 27 septembre 2009
fr. François Daguet

Les disciples de Jésus ont la tête dure. Il a beau les enseigner en vivant avec eux à longueur de journée, ils ne comprennent pas. Nous venons de voir Jean, le disciple bien aimé, vouloir empêcher d'agir un homme qui expulse un démon au nom de Jésus sous prétexte qu'il n'est pas de leur groupe: il n'est pas de ceux qui ont le monopole des miracles. Jésus nous fait comprendre qu'aucun homme, aucun groupe n'a le droit de s'approprier les œuvres de Dieu qui sauve. Sa réponse est d'importance: «Ne l'en empêchez pas? Qui n'est pas contre nous est pour nous». Autrement dit, toute œuvre bonne, accomplie au nom de Jésus, et même par quelqu'un qui n'est pas de son entourage, est une œuvre qui confesse que Jésus est le sauveur. C'est une approche large que Jésus suggère ici: dès lors qu'on n'est pas contre lui et ses disciples, on peut être regardé comme étant pour eux. Pourtant, dans un autre passage de l'Évangile, un peu plus tard, Jésus semble avoir une approche plus étroite. Il s'agit alors de l'expulsion d'un démon à laquelle il procède lui, Jésus, et qui suscite les murmures de certains témoins: «C'est par Béelzéboul, c'est-à-dire par le démon lui-même, qu'il expulse les démons». Jésus dit alors: «Qui n'est pas avec moi est contre moi» (Lc 11, 23). Ici, c'est Jésus qui agit et s'opposer directement à lui, c'est prendre le parti du démon. Alors que dans notre passage, l'exorciste inconnu œuvre ouvertement contre le démon, et alors, c'est au nom du Christ et pour lui qu'il agit. En somme, l'Évangile nous dit: «Dis-moi qui est ton ennemi, et je te dirai à quel camp tu appartiens, celui de Jésus ou celui de ceux qui s'opposent à lui». Alors que l'attitude de Jean signifie: «Dis-moi à quel camp tu appartiens, et je te dirai si tu peux participer au salut que le Christ apporte aux hommes». Entre ces deux formules, se joue le sort d'une grande partie de l'humanité. Ces passages nous indiquent quel regard les chrétiens doivent porter sur ceux qui ne le sont pas. Pendant longtemps, beaucoup dans l'Église ont dit que «Hors de l'Église, il n'est pas de salut possible». Et l'on comprenait cette formule comme signifiant que sans la foi au Christ et les sacrements de l'Église, nul ne peut atteindre la vie éternelle glorieuse qui est l'objet de la promesse de Dieu. Même si cela n'a jamais été la doctrine officielle de l'Église catholique, c'était une doctrine assez communément partagée à certaines époques. On a su approfondir progressivement les choses. Le concile Vatican II a indiqué la juste compréhension en disant d'abord que tout homme est ordonné au Christ, qu'il le sache ou non, qu'il soit baptisé ou non, et ensuite que ceux qui ignorent, sans faute de leur part, le Christ et l'Église, ne sont pas privés pour autant du salut, car l'Esprit-Saint offre à tout homme, par une voie connue de Dieu seul, d'être associé au mystère pascal du Christ. Bien sûr, il s'en est trouvé pour dire que le Concile changeait la foi chrétienne, et qu'en ne posant pas l'appartenance explicite à l'Église comme condition au salut, le Concile ruinait l'Église et provoquait sa perte. En fait, ceux-là tiennent le même discours que Jean, celui de l'appartenance au groupe: «ils ne sont pas des nôtres, il ne peut y avoir de salut». Et Jésus répond avec douceur, comme dans l'Évangile: «Ne les empêchez pas, celui qui n'est pas contre nous est avec nous». Pourquoi les disciples de Jésus aujourd'hui n'auraient-ils pas la tête aussi dure que ceux d'hier? Est-ce à dire que tout homme, chrétien ou non, bénéficie ainsi du salut, tout simplement, sans condition? Certes pas, et Jésus semble poser deux exigences à ceux qui ne sont pas du groupe des chrétiens. D'une part, ne pas être contre lui, c'est-à-dire ne pas s'opposer de propos délibéré à la foi chrétienne et à l'Église. D'autre part, servir Dieu en ses enfants. C'est le sens de ce que dit Jésus à la suite de notre dialogue: «Celui qui vous donnera un verre d'eau au nom de votre appartenance au Christ, amen, je vous le dis, il ne restera pas sans récompense». Il est encore une question qui surgit à l'esprit: s'il en est ainsi, si tout homme de bonne volonté peut dans ses conditions être sauvé, à quoi bon être chrétien? À quoi bon annoncer l'Évangile et participer à la mission de l'Église? À cette objection, il faut répondre avec les mots de Moïse que nous rapportait la première lecture, dans une situation toute proche de celle de l'Évangile. Loin de s'offusquer que deux hommes prophétisent, sans avoir, apparemment, reçu l'onction, Moïse répond à son serviteur: «Serais-tu jaloux pour moi? Ah! Si le Seigneur voulait mettre son esprit sur eux tous!». «Ah! Si le Christ voulait se laisser découvrir par ceux qui le suivent sans le connaître». «Dieu veut que tous les hommes soient sauvés», nous dit saint Paul (1Tm 2,4). Délaissons donc les étroitesses humaines et essayons d'entrer dans la magnanimité de Dieu.