Homélie du (2 avril 2010)
fr. Henry Donneaud

En ces temps d’inquiétude climatique et d’obsession écologique, imaginons, frères et sœurs, un scénario catastrophe : en ce début de printemps, voici que nos vastes et profondes forêts pyrénéennes, comme d’ailleurs celles du Massif Central, refusent de verdir. Elles restent désespérément grises. Les bourgeons, malades, ont avorté. Les feuilles ne sortent pas. Voilà que ces millions d’arbres se révèlent soudain des arbres morts.

Et bien, trêve de réchauffement climatique ! Inutile de courir dans les Pyrénées. Cette forêt d’arbres morts, elle n’est pas loin ; elle n’est pas pour plus tard. Elle est là, au milieu de nous. Quoique nous en voulions, tous ces arbres morts, c’est nous, nous tous ensemble et chacun en particulier. Depuis que nos premiers parents ont suivi les séductions du serpent et désobéi à Dieu, lorsqu’ils tendirent la main vers l’arbre de vie pour en arracher le fruit délicieux, nous, leurs descendants, sommes devenus des arbres morts. L’arbre de vie est devenu pour nous mortifère.

Oh, bien sûr, nous faisons tout pour dissimuler cette honteuse vérité. Oublions ! Sauvons les apparences ! Aussi nous couvrons-nous sans cesse, en toute saison, de mille et une feuilles artificielles, aussi colorées qu’inconsistantes. Faisons comme de si rien n’était ! Donnons l’impression d’être de beaux arbres, majestueux et féconds. Avouons-le : nous y réussirions plutôt bien, si le Seigneur, depuis le premier jour, ne mettait un zèle jaloux à venir à nous débusquer derrière nos buissons : « Où est-tu, arbre fragile, toi pourtant si précieux, que j’avais planté avec tant de soin ? » Par amour, il ne cesse de dénoncer à nos oreilles la maladie que nous dissimulons à nos propres yeux derrière de misérables branchages. Mais rien n’y fait: plus il parle, plus nous fermons yeux et oreilles.

Alors voici qu’aujourd’hui, sans parole, en silence, sans beauté artificielle ni éclat d’apparence, le Seigneur vient planter un arbre nouveau sur notre terre. Ou, plutôt, il vient se suspendre lui-même au vieil arbre de mort. Il se laisse crucifier par nous sur cet arbre. Et là où nos parents avaient jalousement tendu la main, par désobéissance, pour s’emparer de la vie, le Seigneur, lui, tend ses bras vers nous, par amour, pour en laisser jaillir la vie nouvelle et nous la donner. De sorte que cet arbre de mort redevient vivifiant.

Voilà pourquoi, frères et sœurs, la liturgie de ce jour nous invite à un geste unique, singulier, si évocateur : Venir embrasser la croix, enlacer l’arbre de la vie nouvelle. Nous, pauvres buissons rabougris et moribonds, nous voici invités à toucher le bois précieux, à nous laisser vivifier par lui, à nous unir à lui, comme en un enlacement nuptial.

Oui, le Christ a aimé l’Église et s’est livré pour elle. De son côté transpercé ont jailli l’eau et le sang, l’eau de la vie nouvelle et le sang de l’amour plus fort que la mort. Sur la croix, Jésus consomme les noces de la réconciliation définitive avec nous. C’est pourquoi nous sommes invités, tels que nous sommes, si abîmés et enlaidis, si malades et démunis, les mains vides, à le saisir à pleine main pour nous laisser greffer sur l’arbre de vie. Oui, vraiment, en ce soir, heureux les invités aux noces de l’Agneau.

Saisir la croix de Jésus, ce n’est pas un geste de mortification, encore moins un geste de superstition idolâtre. Ce n’est même pas un geste d’humiliation et de repentance. C’est un geste d’adoration, un geste d’immense action de grâce pour la miséricorde qui nous est faite. Plus encore, c’est un geste d’amour, un geste amoureux jailli du fond de nos cœurs, éveillé par la contemplation du Bien aimé qui dort sur le lit nuptial de la croix. Il nous a aimé et s’est livré pour nous : voilà tout ce que nous contemplons, voilà tout ce que nous saisissons, voilà tout ce que nous embrassons. Aujourd’hui, nous ne sommes plus des débiteurs insolvables traînés devant leur créancier ; nous ne sommes plus des serviteurs infidèles et honteux baissant les yeux devant leur maître ; nous ne sommes plus des coupables tremblant devant leur juge. Nous sommes des amis appelés par l’Ami ; nous sommes l’Épouse appelée par son Époux, dans la plus grande douceur, dans la plus forte tendresse, pour nous unir à Lui sur le lit nuptial de la croix.

Car voilà bien la vérité qui éclate en ce jour, du haut de la croix. A force de toujours chercher à dissimuler le mal qui nous ronge, à force de nous revêtir de toutes sortes de feuillages trompeurs, nous avions fini par croire que notre vérité profonde, derrière les faux semblants, c’est la mort et le néant. Une lucidité réaliste mais un peu courte, n’en finit pas de nous désabuser sur nous même. Nous pensons valoir si peu, n’être rien, compter si peu, pour personne. Or voilà que l’Ami, l’Époux vient aujourd’hui nous révéler une vérité autrement plus profonde, notre vérité la plus profonde. Une vérité que nous ne connaissions pas, une vérité que nul œil n’avait jamais vu, nulle oreille jamais entendue, une vérité qui n’était jamais montée au cœur de l’homme. Une vérité si nouvelle et tellement inouïe que, depuis 2000 ans, l’humanité en général, et chacun de nous en particulier, avons toujours autant de mal à l’accueillir, à l’assimiler, à l’intérioriser, malgré la joie immense qui devrait l’accompagner : si le Seigneur s’est laissé suspendre sur le bois, c’est parce que nous avons du prix à ses yeux, un prix infini, à hauteur de son amour infini.

Oui, il est difficile à nos yeux malades de nous regarder comme ayant du prix ; de croire que nous avons du prix aux yeux du Seigneur, du prix à nos propres yeux. C’est pourquoi, aujourd’hui, le Seigneur vient lui-même nous ouvrir les yeux. Du haut de sa croix, il fait resplendir à nos yeux cette unique vérité, en se livrant lui-même entre nos mains, non pour que nous le crucifions une seconde fois, mais pour que nous le saisissions, l’embrassions et ne le lâchions plus, pour que nous lui disions notre amour et que nous nous laissions vraiment aimer par lui.

Approchons-nous donc, n’ayons pas peur. Ne craignons pas de réveiller notre Bien aimé qui dort sur le bois. Il s’est endormi pour nous, afin que, au matin de Pâques, nous nous réveillions avec lui, vivants, verdoyants, amoureux pour l’éternité.

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