Homélie du 26e DO - 26 septembre 2010
fr. François Daguet

Il est bien difficile de parler des richesses matérielles dans l'Église. D'un côté, on entend volontiers un discours culpabilisant pour lequel toute richesse est chose mauvaise, et tout riche un coupable. De l'autre, le discours tend à ôter au texte de l'Évangile sa dureté: on relativise ce qu'il dit des biens matériels en rappelant qu'il est aussi des richesses spirituelles, que les dons de la grâce sont la plus grande richesse, bref que le vrai riche n'est pas celui que l'on croit. Or, ces deux discours sont également erronés. Dans la parabole d'aujourd'hui, Jésus ne dit pas que la richesse est mauvaise, mais il dit clairement qu'elle est dangereuse, et même très dangereuse. Qu'on le veuille ou non, il faut reconnaître que si par deux fois dans l'Évangile le Christ évoque la possibilité de la damnation - c'est-à-dire la privation de la béatitude éternelle - c'est à propos de la richesse. Pourquoi donc les richesses matérielles sont-elles si dangereuses qu'elles risquent de priver ceux qui les possèdent de la vie éternelle avec Dieu? L'argent et les biens qu'il procure ne sont-ils pas neutres par eux-mêmes? Apparemment seulement, parce qu'on ne peut séparer la richesse de son impact sur celui qui la détient. S'il n'y prend garde, la richesse matérielle, par les facilités qu'elle apporte, laisse croire à l'homme qu'il est maître de sa vie et, satisfait dans l'immédiat, il n'attend plus de recevoir de Dieu les secours qui seuls peuvent le combler et le mettre en route pour acquérir les biens divins. Subtilement, sans que rien n'apparaisse, la richesse stérilise le cœur en comblant par des subterfuges toutes les brèches inévitables par lesquelles le Christ veut y pénétrer. Et cette stérilisation du cœur le ferme à la découverte et à la rencontre de celui qui est dépourvu de biens: c'est le schéma de notre parabole. La richesse est un terrible obstacle à la vie de la charité, parce qu'elle tue le désir de Dieu et empêche de le reconnaître dans les plus pauvres. «En vérité, ce que vous n'avez pas fait à l'un de ces petits qui sont les miens, dit Jésus, c'est à moi que vous ne l'avez pas fait» (Mt 25, 45). Riches et pauvres coexistent depuis toujours. Si nous croyons que Dieu est bien présent au monde, qu'il est providence et qu'il le gouverne, que signifie cette apparente contradiction qu'est la perpétuation d'un monde où l'inégalité est si voyante, et dont nous risquons de nous accommoder à tout instant? À cela, Dieu répond par une loi fondamentale qui se déploie dans sa conduite du monde: ce que l'un a reçu et que l'autre n'a pas, c'est pour qu'il le donne lui-même à celui qui n'a pas. C'est la loi de libéralité que Dieu nous enseigne lui-même en en vivant. C'est Dieu qui crée le monde par pur amour pour communiquer de son bien; c'est le Christ qui se fait pauvre, nous dit saint Paul, pour nous enrichir de sa pauvreté; c'est Lui qui offre sa vie pour nous en faire don. «Dieu seul est absolument libéral», dit Thomas d'Aquin, lui seul vit de cette libéralité en plénitude, lui seul donne sans compter, mais il nous invite à en vivre à notre tour. «Soyez parfait comme votre père céleste est parfait»: Dieu nous laisse le soin de distribuer nous-mêmes les richesses dont il nous a dotés, ou qu'il a permis que nous ayons. Voilà bien des siècles que l'Église cherche à vivre de cela, et invite les chrétiens qui sont ses membres à le vivre. La doctrine catholique sur la propriété l'illustre très clairement. Elle tient en deux points. D'abord, on affirme sans équivoque que l'appropriation individuelle des biens est légitime. Pourquoi? Parce que, dans la condition abîmée qui est celle de la nature humaine, une propriété collective aboutit à tout coup à un désintérêt pour les biens détenus collectivement. On veut bien en user, non s'en occuper. Mais ensuite, il y a le complément que l'on oublie trop souvent: c'est que les biens détenus de façon privée doivent profiter à tous. La propriété ne peut jamais être regardée comme un absolu. Dieu a voulu que la création profite à tous les hommes, elle a une destination universelle, et la propriété des biens, elle aussi, doit être vécue en honorant cette exigence. À chacun de trouver comment exprimer cette destination universelle. Chacun, parce que tout homme, à un titre ou à un autre, a une richesse à partager. Ni utopie communiste, ni égoïsme des nantis, l'Évangile nous invite à emprunter le chemin exigeant du don, et c'est la voie de la charité. Le Seigneur nous a mis en garde: les riches ont la tête dure: «quelqu'un pourra bien ressusciter des morts, ils ne seront pas convaincus».