Homélie du Vigile Pascale - 23 avril 2011
fr. François Daguet

Toute notre célébration, notre liturgie, ses signes et ses paroles, les lectures de cette messe tendent à exprimer ce point culminant de notre foi: la lumière du Christ jaillit dans les ténèbres. C'est ce que nous annoncions au matin de Noël avec les mots de saint Jean: «la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres n'ont pu l'atteindre», c'est ce qui se réalise en cette nuit car c'est pour cela que le Verbe s'est fait chair. Au cœur de notre humanité, la lumière de Dieu triomphe de toute obscurité. Voilà pourquoi la nuit a un sens si profond dans notre vie chrétienne. Les nombreuses lectures de l'ancien Testament témoignent de la longue pédagogie de Dieu sur son peuple. Comme un Père qu'il est, Dieu révèle progressivement à l'homme que, livré à lui-même, il vit dans les ténèbres et, dans le même mouvement, il lui apporte la lumière dont il a besoin, il le prépare à la venue du Christ, lumière du monde. De la part du Père, la révélation de nos obscurités ne va jamais sans le don de la lumière destinée à les remplacer. C'est pourquoi certaines nuits sont si importantes dans l'Écriture. C'est de nuit que commence l'Exode, nous l'avons entendu, lorsque Dieu fait sortir son peuple de l'esclavage de l'Égypte, c'est-à-dire symboliquement des ténèbres du péché. C'est la colonne de nuée, à la fois lumière pour Israël et ténèbres pour Pharaon, autrement dit pour les puissances du mal, qui accompagne le peuple Hébreux et le guide dans sa sortie d'Égypte, pour le mettre en marche vers la terre promise. C'est de nuit que le Verbe, Lumière du monde, vient au monde, dans la petite cité de Bethléem, c'est en tout cas ainsi qu'on l'a toujours célébré et représenté, et la gloire qui accompagne l'ange du Seigneur rencontrant les bergers les enveloppe de clarté. C'est de nuit que les mages voient l'étoile se lever. C'est «la nuit où il fut livré» que le Seigneur institue l'Eucharistie, c'est dans la même nuit qu'il sue le sang à Gethsémani et, le lendemain, la nuit se fait sur toute la terre, pendant trois heures, lorsque Jésus remet sa vie au Père. Et enfin, c'est de nuit qu'il ressuscite. Toutes celles qui l'ont précédée sont ordonnées à la nuit que nous célébrons en ce moment. Pourquoi donc cette primauté de la nuit? Assurément, pour nous faire comprendre que nous sommes faits pour la lumière. Mais aussi, pour nous faire découvrir que nous sommes, bien souvent, dans la nuit. Et la nuit est justement le moment que le Christ choisit pour venir à la rencontre de chacun. Il rejoint chacun au cœur de la nuit, au cœur de sa nuit. Il y a cinquante ans, Julien Green écrivait dans l'un de ses livres, reprenant un vers de Victor Hugo (Les Contemplations, 1856): «chaque homme dans sa nuit s'en va vers la lumière» (c'est le titre qu'il donna à son roman: «Chaque homme dans sa nuit»). Il y a des nuits dans chacune de nos vies, celles que nous connaissons et celles que nous ne connaissons pas. Les nuits que nous connaissons sont toutes les tempêtes et les épreuves que nous traversons, qui s'abattent sur notre vie, par notre faute ou non, celles au cours desquelles tout nous apparaît absurde, insignifiant, ou le réel même semble inexistant, se dérober sous nos pieds. Les mots du Psaume peuvent devenir les nôtres: «Au jour d'angoisse je cherchais le Seigneur, la nuit je tendais la main sans relâche, mon cœur refusant d'être consolé» (Ps 77, 3). N'ayons pas honte, ne fuyons pas ces moments si importants de notre vie, car ce sont eux que le Christ choisit pour nous visiter. Alors que nous crions, désemparés, nous revivons ce que les disciples connurent sur la mer déchaînée: «À la quatrième heure de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer» (Mt, 15, 25). Et il leur dit: «N'ayez pas peur.» Il y aussi ces nuits dont nous avons moins conscience, ces complaisances avec le mal et le péché, que nous connaissons moins bien parce que nous y sommes trop accoutumés et qu'elles nous sont devenues comme naturelles. Ténèbres de l'égoïsme, de l'indifférence, du jugement, et de tous nos manques de charité. Ces ténèbres, le Christ vient les révéler en nous en faisant sortir, en nous aidant à abandonner les œuvres mauvaises auxquelles nous nous adonnons. Vraiment, nous pouvons nous écrier comme saint Paul et avec lui: «Rendons grâce à Dieu le Père, il nous a arrachés à la puissance des ténèbres, par son Fils bien aimé.» (Col 1, 13). À plusieurs reprises, dans les Actes des Apôtres, donc après la Résurrection, les disciples sont libérés miraculeusement en pleine nuit: par l'Ange du Seigneur qui ouvre les portes de la prison où sont détenus les Apôtres (Ac 5, 19), où quand Pierre est emprisonné par Hérode (Ac 12, 6), ou encore quand Paul et Silas le sont à Philippes (Ac 16, 25). Toutes ces visites nocturnes, toutes ces libérations sont autant de figures des visites que Dieu ne cesse de faire au cœur de nos nuits. En cette nuit de Pâques, la plus belle de l'année liturgique, nous pouvons faire mémoire en notre cœur de ces visites où le Christ nous a rejoints au cœur de nos nuits. Chacun de nous sait dans le secret que telle nuit a été le moment d'une expérience unique avec lui, que peut-être sa vie a changé, en empruntant un nouveau chemin, un chemin de lumière. Nous percevons bien que la nuit de Pâques continue d'envelopper chacune des nuits humaines, que le Christ vient à la rencontre de chaque homme qui se débat dans sa nuit, qu'il continue de ressusciter dans les cœurs, c'est-à-dire qu'il continue d'amener les hommes «des ténèbres à son admirable lumière» (1 Pe 2, 9). Voilà la joie grave et profonde de la nuit de la pâque du Christ. Et puisque nous savons aussi que Dieu recourt à des ministres, comme les Anges, pour aller visiter ceux qui sont prisonniers, n'oublions pas de confier à la puissance du Ressuscité tous ceux que nous savons se débattre dans les ténèbres d'une vie douloureuse ou dans l'obscurité du mal. Seigneur, en cette nuit, accomplis toi-même la parole que tu nous as laissée: «Moi, la lumière, je suis venu dans le monde pour que quiconque croit en moi ne marche pas dans les ténèbres» (Jn 12, 46).