Homélie du 29e DO - 16 octobre 2011
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Que recherchent ces Pharisiens et ces partisans d’Hérode ? La réponse à une question préoccupante ? Les premiers s’accommodent plus ou moins de l’occupant romain, la liberté vaut bien un impôt ! Moins scrupuleux, les seconds sont des collaborateurs. Les uns et les autres sont surtout exaspérés des succès de Jésus. Il faut en finir avec cet homme dont l’autorité sape le pouvoir des chefs d’Israël. Le compromettre grâce à l’impôt exigé par César, problème qui agite les consciences, est un excellent moyen. Si Jésus conseille de le payer il perdra tout crédit auprès des foules qu’opprime la domination romaine. Si sa réponse est négative, ils auront enfin le motif valable pour le dénoncer à Pilate. Dans les deux cas, ils retrouveront leur ascendant sur ces foules que la prédication de Jésus détourne d’eux. Mais ce problème particulier voile une opposition plus grave. Les adversaires de Jésus veulent retrouver un pouvoir qui leur échappe de plus en plus, aussi contestent-ils l’autorité que les foules reconnaissent à Jésus depuis qu’il prêche.

Ils n’ont jamais compris et ne comprendront jamais que Jésus n’a que faire de leur pouvoir ; le royaume fondé par sa prédication ne se construit pas sur celle réalité. Ce pouvoir qu’ils prisent tant, Jésus en connaît les pièges et a éprouvé les tentations. Ses concitoyens n’attendaient-ils pas un libérateur, un homme de pouvoir capable de mettre un terme à l’oppression romaine ? Nombreux, même parmi ses intimes, sont ceux qui ont reconnu en lui cet homme. Nous espérions, avouent les disciples d’Emmaüs, que c’était lui qui allait délivrer Israël. Plus avides de succès personnels que désireux d’annoncer la Bonne Nouvelle, ses frères l’ont poussé à monter à Jérusalem, centre religieux du Judaïsme (Jn 7,3ss). Jean-Baptiste ne lui a-t-il pas offert cette voie de la facilité ? Sa prédication d’un Messie justicier n’était-elle pas équivoque et sa question angoissée : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? (Mt 11,2) une invitation à une action spectaculaire qui aurait compromis l’action du Père ?

Oui, réelle a été la tentation du pouvoir, mais Jésus n’est pas l’homme du pouvoir. Il a autorité. Les évangélistes insistent sur ce point. Il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes note Mc dès la première prédication de Jésus. Remarquez l’opposition Jésus-les scribes. Ces derniers, fonctionnaires de la parole, estiment en avoir le monopole ; eux seuls sont habilités à la commenter. Ils en contestent la capacité à tout homme, à Jésus lui-même, qui n’est pas passé par leur école (cf. Jn 7,15) ; ils sont devenus les hommes d’un pouvoir, pouvoir d’une parole qui opprime par la multiplication de ses préceptes (613 commandements !), mais qui du même coup a perdu toute autorité, cette autorité qui naît de l’écoute attentive et accueillante d’une foule. La parole de Jésus, libératrice, engendre précisément cette autorité nécessaire à sa communication. Les foules se pressaient pour l’écouter note Luc (21,37). Jésus parle avec autorité ; avec autorité il pardonne aux pécheurs et commande aux esprits impurs qui lui obéissent.

Lorsqu’il chasse les vendeurs du Temple, c’est encore avec autorité qu’il agit; les responsables du Temple le reconnaissent puisqu’ils lui demandent : Par quelle autorité fais-tu cela ? (Mc 11,28).

Si le Christ se présente, non comme l’homme d’un pouvoir, mais comme l’envoyé investi d’une autorité, c’est parce que l’autorité est à l’opposé du pouvoir. Le pouvoir se construit sur le désir de dominer, l’autorité s’édifie par l’appel que ressent tout homme à la créativité. Avoir autorité signifie être créateur. Désirer l’autorité, c’est réclamer le droit le plus élémentaire, celui d’exister comme homme, avec la possibilité d’affirmer sa personnalité. L’expérience nous l’apprend, l’homme existe par l’autorité qu’il manifeste à travers ses paroles et ses actes. Pour ses contemporains, Jésus n’existe qu’à l’heure où, rempli de l’Esprit, il prend la parole en public et qu’au moment où les foules, séduites, peuvent confesser l’autorité de son enseignement. Aussi tenter de retirer à quelqu’un l’autorité que d’autres lui reconnaissent, c’est l’empêcher d’exister. Les adversaires de Jésus l’ont bien compris !

Tandis que le pouvoir engendre la crainte et provoque l’isolement, l’autorité s’appuie sur les autres ; elle ne subsiste que dans la confiance mutuelle. Pour Jésus elle jaillit de la reconnaissance des foules, de la confiance des malades et des pécheurs. A l’opposé du pouvoir, elle n’existe que partagée, et partagée, elle fait exister. Alors que le pouvoir se prend souvent, et parfois dans le sang, l’autorité n’est jamais qu’une conquête fondée sur la compréhension réciproque et l’obéissance.

Mes frères, notre situation ressemble à celle de Jésus. L’autorité est mis à mal dans la famille, l’école, les institutions, l’Église elle-même. Assimilée à l’idée de domination, elle fait peur à beaucoup. Sa fuite a fait apparaître des abus de pouvoir. La confiance cède la place à la méfiance où chacun envie le pouvoir de l’autre et le prive de son autorité. Comment dans cette situation de peur et de péché, ressusciter l’autorité, cette valeur évangélique ? Quel chemin prendre pour la restaurer ? Sinon celui emprunté par Jésus à l’heure où ses ennemis voulaient l’éliminer : le chemin de la passion, unique chemin de résurrection. La transformation du pouvoir en autorité sur la base d’une compréhension mutuelle passe pour Jésus et pour nous par le dénuement de la passion. A cette heure est consacré son refus absolu du pouvoir, tentation proposée par les hommes, afin que soit reconnue l’autorité de Dieu qui l’envoie. Ainsi il nous faut d’abord dire non au pouvoir, à la domination. Mais ce non appelle aussitôt un oui obéissant à l’autorité de Dieu, le Oui de l’agonie et de la mort, promesse de résurrection. Le Christ n’a pas fui l’autorité, il la ressuscite au contraire dans sa confiance absolue au Père qui au matin de Pâques l’investit de toute autorité au ciel et sur terre (Mt 28,18).

Ainsi l’une de nos tâches, et non des moindres, est, au sein de nos relations humaines, de rétablir cette autorité qui s’appuie sur notre oui confiant, libre, donné à autrui pour que s’édifie le royaume dans la cité des hommes.