Homélie du Solennité du Christ Roi - 20 novembre 2011
fr. François Daguet

Ne sommes-nous pas en pleine incohérence ? Il y a peu, l’Évangile nous rapportait les paroles de Jésus : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », qui expriment la légitime autonomie des affaires de la cité par rapport à celles de l’Église. Et voilà que nous proclamons aujourd’hui que c’est le Christ qui est roi de l’univers. N’est-ce pas soutenir qu’il est à la fois Dieu et César ?

La réponse, vous la connaissez. Oui, le Christ est roi, en ce sens que rien dans le monde ou en nous n’échappe à sa souveraineté. Mais sa royauté, comme il le dit à Pilate lors de sa Passion, n’est pas de ce monde. Elle est d’une autre nature. Il est tout-puissant, mais non à la manière des puissants de ce monde. Nous voilà rassurés. Pie XI, en instituant en 1925 la solennité du Christ-Roi, n’est pas allé à l’encontre des paroles de Jésus lui-même. A une époque où les peuples se construisaient sans Dieu, où les nations, sombrant dans le nationalisme, sortaient d’une guerre effroyable et commençaient à préparer la suivante, le pape rappelait qu’il n’est aucune souveraineté humaine qui échappe à la souveraineté de Dieu, en somme que César, tout César qu’il est et quelque soit sa dénomination, aura à rendre des comptes à Dieu.

Tout cela, nous le croyons. Mais où est-elle, cette royauté du Christ ? Comment prétend-elle s’exercer sur ses sujets ? Le cours du monde depuis deux mille ans ne montre-t-il pas que rien ne vient limiter, contraindre les puissances humaines ? Où est-elle cette puissance divine qui prétend s’imposer et soumettre toute puissance humaine ? La réponse est si peu évidente que bien des théologies ont cherché, au siècle dernier, à rendre compte de l’apparente impuissance de Dieu. Des exégèses rabbiniques parlent du retrait de Dieu, des théologies chrétiennes soutiennent que Dieu aurait abdiqué sa toute-puissance, qu’il se serait rendu lui-même incapable. Après Auschwitz, nous dit-on, on ne pourrait plus parler du Dieu tout-puissant.

Si ces théories sont critiquables, elles ont le mérite de nous rappeler que la permanence du mal dans le monde – et quel mal! – demeure toujours un scandale pour l’esprit. Dans ces conditions, proclamer la royauté du Christ sur tout l’univers n’est pas si aisé. Ayons le courage d’accueillir ces objections et tâchons d’y répondre.

La royauté du Christ met en déroute toutes nos catégories mentales au sujet de la royauté, elle les retourne et par là nous déconcerte. Nous sommes loin des magasines voués à la contemplation nostalgique des têtes couronnées. Son sceptre, c’est le bois de la Croix, et sa couronne est d’épines. Sa robe est la tunique rouge dans laquelle il est outragé. Et son char, c’est un âne. C’est un roi pauvre, humble et doux, qui règne par l’humilité et la miséricorde. Son règne, il l’exerce en donnant sa vie pour nous : sa seule puissance est la force de la Croix, victorieuse de la mort. Et l’hommage qu’on lui rend, c’est l’insulte, le blasphème et la dérision, à toutes les époques, comme certains spectacles contemporains le montrent encore.

Si la royauté du Christ est incomprise, c’est parce qu’elle ruine toutes les catégories humaines de la puissance. Et si elle semble inefficace, incapable et, en fin de compte, absente, c’est parce qu’elle n’opère que si nous le voulons bien. Le Christ-Roi s’en remet au bon vouloir de ses sujets. L’Évangile selon saint Matthieu nous rappelle, après toutes les paraboles des talents et des mines, qu’il ne tient qu’à nous de vivre selon les dons que nous avons reçus de Dieu. Mais la parabole des mines le dit bien (Lc 19, 14) : « Nous ne voulons pas qu’il règne sur nous ». Laisser régner le Christ, c’est pratiquer les prescriptions de la parabole d’aujourd’hui, c’est reconnaître le Christ dans le prochain pauvre, et se mettre à son service.

Ce roi pauvre, disait il y a peu Benoît XVI, est « le roi de ceux qui sont les pauvres de Dieu ». Si nous n’acceptons pas d’entrer radicalement dans cette pauvreté, par là-même nous refusons la royauté du Christ et nous l’empêchons. « Jésus est le roi de ceux qui ont cette liberté intérieure qui rend capables de surmonter l’avidité, l’égoïsme qui règne dans le monde, et savent que Dieu seul est leur richesse. Jésus est le roi pauvre parmi les pauvres, doux parmi ceux qui veulent être doux » (audience du 26 octobre 2011). Voilà pourquoi depuis 2000 ans la face du monde semble avoir si peu changé : l’homme refuse de devenir pauvre pour laisser régner le Christ roi et pauvre.

Et pourtant, de quoi l’homme ne se prive-t-il pas, de quelle paix ne prive-t-il pas le monde ! Car vivre du roi pauvre est la seule façon de changer réellement et durablement le monde, non sans le concours des œuvres humaines. Car si la Croix est la seule arme, du Christ et du chrétien, elle est aussi la garantie de leur victoire. Saint Jean Chrysostome le dit déjà, dans une de ses homélies : « Tant que nous serons des agneaux, nous vaincrons et, même si nous sommes entourés par de nombreux loups, nous réussirons à les vaincre. Mais si nous devenons des loups, nous serons vaincus, car nous serons privés de l’aide du pasteur » (Hom 33, 1).

C’est dans la mesure où le Christ régnera en nous qu’il sera vraiment le roi de l’univers.