Homélie du Jeudi saint - 5 avril 2012
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Vous ferez cela en mémoire de moi. Nous connaissons bien ces paroles de la prière eucharistique. Par elles le Seigneur a commandé à l’Église de continuer son geste, de le renouveler sans cesse. Et aujourd’hui, nous faisons effectivement mémoire de ce jour où le Christ a institué l’Eucharistie. Tout à l’heure, comme en cette première fois, les paroles du Christ vont transformer le pain et le vin en son corps et son sang qui deviendront pour nous, comme Jésus l’avait annoncé une «vraie nourriture et une vraie boisson». Nous allons communier, ne faire qu’un avec le Christ pour qu’il vive en nous. C’est ainsi que l’Eucharistie nous invite à entrer dans la vie même de Jésus, dans sa dynamique d’amour. Mais comment en vivre?

Saint Paul, nous l’avons entendu, nous dit qu’à deux reprises Jésus rendit grâce. Rendre grâce, c’est reconnaître les dons de Dieu, c’est s’ouvrir à son amour pour qu’il prenne chair en nous. Jésus avait d’ailleurs plusieurs fois rendu grâce au cours de sa vie. Fils Bien-Aimé, il reconnaissait ainsi avec joie et gratitude qu’il a tout reçu de son Père pour nous le transmettre. En ce sens, ce soir, il dit: «Père, je te bénis pour ce pain et ce vin. Tu es le créateur, la source de la vie, tu nous donnes la nourriture de chaque jour. Je te rends grâce de me permettre d’entrer dans ce mouvement d’amour et de partager le pain et le vin avec mes proches.» C’est une bénédiction normale, que nous pouvons faire nôtre. Nous le faisons d’ailleurs lorsque nous bénissons la table.

Mais Jésus sait que le Père, dans son amour, lui donne de pouvoir transformer le pain et le vin en son corps et en son sang. Il l’avait annoncé: «c’est mon Père qui vous donne le pain du ciel, le vrai». Alors, son action de grâce s’enrichit: «je te rends grâce, Père, de me donner de devenir pain pour la vie du monde. Je te rends grâces de m’avoir façonné un corps que je peux transformer en nourriture spirituelle, de m’avoir donné un cœur plein d’amour qui me pousse au don de ma personne». D’une certaine manière nous pouvons faire nôtre cette action de grâce, offrir notre corps et notre sang pour le monde, pour notre prochain. «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.»

Mais il faut aller plus loin. Lorsqu’il prononce son action de grâce, Jésus sait qu’il va être trahi et qu’il sera livré à la mort. Comment peut-il rendre grâce en de pareilles circonstances? La mort n’est-elle pas la rupture la plus terrible? Surtout lorsqu’il s’agit de la mort d’un innocent! Pire, dans la conception de l’époque, la mort était même rupture avec Dieu. Et pourtant, oui, Jésus rend grâce. Il l’avait d’ailleurs déjà fait lorsqu’il avait été confronté à la mort de son ami Lazare. Il avait dit: «Père, je te rends grâces, parce que tu m’as écouté». Ce jour-là Jésus rendait grâce car il savait que le Seigneur est le Dieu des vivants et qu’il ressusciterait son ami Lazare. De même, en ce jeudi saint, Jésus rend grâce: «Oui, Père, je te rends grâce car tu reçois le don que je fais de ma personne pour que, par la force de ton amour, je puisse vaincre la mort.» Jésus remercie par avance pour sa victoire sur la mort. Il inverse le sens de la mort et il peut le faire, parce qu’il rend grâces. Il ouvre toute sa personne à la force d’amour qui vient du Père et qui peut tout transformer. Et c’est l’enjeu qui s’ouvre à nous, si nous demandons au Père d’envoyer son Esprit qui renouvelle la face de la terre?

Souvenons-nous que la situation de Jésus en ce Jeudi saint est extraordinairement pesante et angoissante. Jésus sait qu’il va être trahi par Judas et renié par Pierre, que tous vont l’abandonner. Il sera moqué, emmené vers la mort. Comment Jésus réagit-il? Il ne baisse pas les bras, mais il ne se fait pas justice, il ne demande non plus la vengeance de Dieu. Non, «il aime jusqu’à la fin», c’est-à-dire qu’il choisit d’aimer encore plus. Loin de subir les évènements, il lave les pieds de ses disciples, il anticipe sa mort, la rend présente dans le pain rompu qui devient son corps martyrisé, et dans le vin qui devient son sang versé. Il s’offre lui-même par amour, rend grâce à son Père qui reçoit cette offrande pour sauver le monde. Il transforme sa propre mort en sacrifice d’alliance. Il transforme les trahisons et la mort en fondation de l’Alliance nouvelle et éternelle. Il transforme la condamnation d’un innocent en réconciliation des pécheurs. Il transforme le sang criminellement répandu en sang versé par amour. Quant à la condamnation du lévitique «celui qui est pendu au gibet est maudit de Dieu», elle devient le trait d’union entre la terre et le Ciel.

La messe fait mémoire de tout cela. Elle le rend même présent parce qu’elle nous rend contemporain de ce mystère. Voilà pourquoi elle s’appelle action de grâce, pour que nous entrions dans les trois dimensions de l’action de grâce de Jésus. En ce sens, l’eucharistie est une victoire extraordinaire pour notre vie. En elle, le Seigneur est réellement présent dans son corps et son sang. Par elle, il peut donc nous donner sa vie, nous faire entrer dans ce dynamisme. Jésus se propose à nous. Il nous invite, en communiant, à recevoir cette dynamique amoureuse de l’action de grâce, de la reconnaissance que tout vient de Dieu, de la reconnaissance que tout retourne à Dieu, de la reconnaissance que si nous nous ouvrons à l’amour de Dieu pour aimer, nous aussi, jusqu’à la fin, alors tout peut être renouveler. Elle peut nous aider à vaincre les obstacles à l’amour: offense et injustice subies, situations pénibles ou encore les impasses à vue humaine. Grâce à l’action de grâce parfaite qu’est l’Eucharistie, tous les obstacles à l’amour peuvent devenir autant d’occasions de faire surabonder l’amour. Oui, il nous laisse cette action de grâce sacramentelle et nous lance cet appel: faites-le en mémoire de moi.