Homélie du 5e DP - 28 avril 2013
fr. François Le Hégaret

Aimer! Voilà bien le message central du Christ. Voilà le centre du christianisme, son point fort, son point d’ancrage. Et, si l’on en croit les scribes venus interroger Jésus, voilà bien tout le message de la Bible en son ensemble. Vous vous rappelez du jour où un scribe est venu poser à Jésus cette question: «Quel est le grand commandement?» et il répondra lui-même: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit; et ton prochain comme toi-même» (Lc 10, 27). Le scribe cite ici la Loi juive. Donc, pour tout juif, le centre de sa vie est déjà l’amour. Au soir du Jeudi Saint , le Christ reprend ce commandement de l’amour, mais il commence en disant: «Je vous donne un commandement nouveau». S’il existe avant, s’il résume la loi et les prophètes, en quoi est-il nouveau?

Avant d’être un commandement, l’amour se trouve d’abord dans le Christ. Le Christ n’agit pas comme un chef qui donnerait des ordres, sans se les appliquer à lui-même. Ce que le Christ nous commande, c’est ce que lui-même vit dès à présent. Le premier à aimer, c’est lui. Et même, l’évangéliste saint Jean nous apprend dans son prologue que c’est parce qu’il nous aime qu’il est venu dans ce monde, parce qu’il nous aime qu’il nous a créés, dès avant la création du monde il nous a aimés. Cet amour est sans limite. Il n’y a pas un instant où l’amour du Fils de Dieu n’était pas. Celui-ci est complet dès le point de départ, il n’évolue pas par étapes, il n’attend pas une réponse de notre part. Rien, pas même la mise à mort du Fils unique de Dieu, ne peut refroidir l’amour de Dieu pour nous. Aimer , pour Dieu, signifie donner ce qu’il a, faire participer à ce qu’il est. Ainsi, il nous crée par amour: cet être, cette vie, que nous recevons dans la création vient de son Être à lui, de sa Vie. Alors que le Christ va être mis en croix, il va de nouveau nous donner sa Vie, il va nous diviniser, nous permettre de répondre à la hauteur de son Amour. Quand il donne ce commandement nouveau à ses apôtres, Judas vient de sortir: la Passion a commencé. Le Christ vient de célébrer son sacrifice en instituant l’Eucharistie, il rétablit la relation qui existait à l’origine entre Dieu et l’homme, il lui communique la vie divine qui vient du Père. L’homme va alors pouvoir agir conformément à la volonté de Dieu. Aussi, quand le Christ nous commande de nous aimer les uns les autres, il ne nous demande pas d’avoir pour les autres un simple amour humain, il nous demande de les aimer comme lui, Dieu, nous aime. Il nous demande d’avoir pour nos frères non un amour à notre portée, mais son amour à lui: «aimez-vous comme je vous ai aimés». Aimer quelqu’un comme le Christ nous le demande, aimer de charité, ce n’est donc pas seulement être gentil avec lui. C’est l’aimer avec cet amour que nous avons reçu de Dieu, lui transmettre cet amour qui vient de Dieu. En cela, le commandement de l’amour est donc bien nouveau.

Mais si je dois aimer l’autre d’un amour qui vient de Dieu, puis-je alors faire l’économie de l’amour humain? L’amour de Dieu est éternel, infini, englobant l’ensemble de l’univers. Dieu m’a communiqué son amour. Maintenant, tous les actes concrets sont bien peu de chose par rapport à l’amour de Dieu. Donc pourrait-on négliger les actes humains d’amour, ne pas en tenir compte?

Si l’amour de Dieu pour nous est tout entier dès le point de départ, de notre côté il faut du temps pour le reconnaître. Le Christ a passé trois ans avec ses apôtres, et on sait qu’il faudra encore pas mal de temps pour que les disciples prennent conscience de ce que Jésus avait fait pour eux. Pour nous, il ne peut pas en être autrement. Seule la reconnaissance jour après jour de l’action de Dieu dans notre vie, l’expérience continuelle de sa miséricorde, nous permet de connaître la manière dont Dieu nous aime. L’amour de Dieu pour nous n’est pas lointain, il n’est pas dans les généralités, mais il est bien particularisé, très concret. Nous en avons plusieurs exemples dans l’Écriture: le Christ touche tel malade, il encourage telle personne d’une certaine façon, tel autre d’une autre. Il prépare lui-même le repas à ses disciples après sa résurrection, alors que ceux-ci avaient pêché toute la nuit sans rien prendre? Aimer les autres, nous aimer les uns les autres, passe aussi par une multitude de petits actes concrets. Faire l’économie de ces actes-là reviendrait à rendre la charité inexistante: l’amour véritable s’exprime toujours par des actes.

La source de notre amour de charité n’est pas humaine, mais elle vient de Dieu. Par elle, nous sommes rendus capables à la fois d’aimer divinement et humainement nos frères. S’il manque une de ces deux dimensions, alors elle n’est plus une charité véritable, elle ne reflète plus la charité du Christ. S’il lui manque une de ces deux dimensions, alors le commandement nouveau du Seigneur reste vain pour nous.