Homélie du 28e DO - 13 octobre 2013
fr. Jean-Miguel Garrigues

Un sur dix, frères et sœurs, ça ne fait pas beaucoup! Un seul et unique lépreux est revenu vers Jésus pour le remercier. Comment expliquer les neuf autres? Jésus s’en étonne. Un seul est revenu et il en fait l’éloge. Je crois qu’on peut assez facilement comprendre quand on se réfère à ce que nous expérimentons nous-mêmes dans une maladie, dont nous guérissons naturellement, une douleur dont nous sortons, d’un malheur dont nous finissons par faire le deuil. Soudain, nous nous sentons normaux, nous sommes rendus à la normalité. Nous ne sentons plus notre corps . Il ne nous fait plus souffrir. Nous ne sentons plus la douleur physique ou morale.

Il y a beaucoup de douleurs et d’épreuves que nous traversons dans notre vie qui finissent par passer. Nous n’y pensons plus lorsqu’elles sont passées. On est rendu à la vie normale, à la vie naturelle.

Il est naturel de ne pas souffrir, il est naturel que les choses se déroulent comme elles doivent. Et donc, nous nous réinsérons totalement dans cette vie au point que nous ne revenons pas en arrière. Nous trouvons cela normal, comme nous trouvons normal de voir le soleil qui se lève chaque matin, d’avoir l’oxygène pour respirer. Il y a des choses normales qui sont normales, qui sont dues, qui font partie de l’ordre des choses.

Ces neufs lépreux viennent s’en retourner à la vie normale. Leur maladie, leur guérison elle-même, tout cela est effacé. Ils n’avaient qu’un désir, qu’un souci: revenir à une vie sociale. Pourquoi revenir en arrière? Et pourtant, ils revenaient de loin car la lèpre, à l’époque, c’était comme une malédiction. Le groupe des lépreux qui a été vers Jésus s’était arrêté de loin. Ils n’avaient pas le droit de s’approcher. Ils devaient prévenir quand ils arrivaient. Ils avaient des clochettes. Ils n’entraient pas dans les villes. Ils étaient à part, totalement déchus de la vie sociale. Or, Jésus les a ramenés à cette vie sociale. Et cela signifiait qu’ils devaient se présenter au Temple pour que les prêtres constatent leur guérison et les réinsèrent. Israël était une communauté religieuse, le peuple de Dieu. Or, nous dit l’Évangile, ce seul lépreux qui est revenu vers Jésus était un Samaritain. Lui savait qu’il n’avait pas droit aux faveurs de Dieu, en tout cas à celles qui passaient par le Peuple d’Israël. Les Samaritains étaient des exclus. C’étaient des populations étrangères qui étaient venues s’établir en Israël pendant l’exil à Babylone. Ils avaient apporté en Israël des cultes païens. Ils étaient extrêmement mal vus. Et pourtant, nous voyons Jésus parler avec la Samaritaine. Nous avons vu comment Jésus se reconnaît dans le Samaritain de la parabole, qui s’approche de l’homme roué de coups sur la route de Jérusalem à Jéricho. Et Jésus provoque les Juifs qui l’écoutaient en disant (cf la 1ère lecture) qu’il y avait beaucoup de lépreux en Israël, or ce fut Naaman, le Syrien qui fut guéri, beaucoup de veuves en Israël, mais ce fut la Syrophénicienne, la veuve de Sarepta, dont le fils fut ressuscité par le prophète Élisée. Provocation: pourquoi? Parce que l’étranger sait qu’il n’a pas le droit, et donc il est obligé de reconnaître la grâce qui lui est faîte, de rendre grâce. Il en est de même pour nous.

Toutes les fois que nous sortons d’une douleur, d’une maladie, d’une souffrance morale, pensons nous à rendre grâce, à reconnaître la faveur qui nous est faîte.

Il y a certes des guérisons miraculeuses mais il y a aussi beaucoup de guérisons aujourd’hui, même à Lourdes qui ne sont pas des miracles. Ce sont des guérisons normales, liées à des causes secondaires. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il y a un avant et un après. Ce sont des signes de Dieu même si elles ne sont pas purement et simplement miraculeuses.

Mais aussi, savons-nous rendre grâce pour l’ordinaire, pour la normalité quotidienne? Pour le fait d’avoir de quoi manger, un travail, une vie familiale heureuse? Il y a quelque chose de miraculeux qui tient à tout cela?

Que venons-nous faire ici, dans l’eucharistie, sinon rendre grâce pour toute notre vie, pour le don de la vie, pour tout ce que Dieu nous donne sur la Terre de mille et une manière, et pour le don suprême qu’est la vie éternelle. Voilà notre action de grâce. C’est cela que veut dire eucharistie: rendre grâce. Alors, rejoignons le Samaritain, l’étranger qui a des yeux pour voir le don de Dieu, qui n’est pas assez installé dans le don de Dieu pour le considérer comme un dû, comme sien.

Que ce Samaritain nous introduise vraiment dans l’action de grâce.