Homélie du 32e DO - 10 novembre 2013
fr. Jean-Michel Maldamé

À la lecture de la page de l’évangile de Luc (20, 27-38) comment ne pas sentir monter en soi un sentiment d’indignation? Les Sadducéens qui s’opposent à Jésus à propos de la foi en la résurrection sont des prêtres du Temple de Jérusalem. Ils ont en charge la liturgie, les célébrations, les prières et les sacrifices. Ils ont aussi la charge de l’enseignement de la loi de Moïse et des questions concernant son application. Avec un malin plaisir, ces hommes racontent l’histoire d’une femme, sept fois veuve, sept fois donnée en mariage à des hommes de la même fratrie, pour respecter l’obligation d’assurer un héritier à la famille. Comment ne pas s’indigner que le destin de cette femme niée dans sa dignité soit pour eux chose normale, à raison de l’application de la Loi ? Cette indignation nous permet de voir que cette culture du mépris était corrélative du fait que ces hommes étaient sans espérance puisqu’ils ne croyaient pas à la résurrection ! Quoi de plus actuel aujourd’hui où l’on voit combien le refus de la vie éternelle est corrélatif de l’exploitation, de la guerre et de la misère.

À ces hommes, spécialistes de la Loi de Moïse, Jésus cite le texte le plus important de la Torah, celui où Dieu donne son nom à Moïse avec la mission de sauver le peuple. Dieu se présente à Moïse en disant: «Je suis» qui est explicité: «le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob» (Ex 3, 14-15). Si le mot résurrection n’est pas prononcé, la parole de Dieu tranche la question de la résurrection. La traduction française permet de le voir. Souvenons-nous que Dieu ne fait pas de faute de grammaire, ici pour l’emploi du temps des verbes. Si Abraham, Isaac et Jacob avaient totalement disparu au moment de leur mort, Dieu aurait dû dire: «J’ai été le Dieu d’Abraham?». Il aurait employé un verbe au passé, comme nous le faisons pour dire ce qui n’est plus. Or si Dieu parle au présent, c’est qu’au moment où il parle, Abraham, Isaac et Jacob sont vivants. Où sont-ils? Ils sont avec lui, participant déjà du bonheur de sa présence. Telle est la grande nouvelle: la mort n’est pas un anéantissement. Le décès est un trépas, un passage. Pendant leur vie,Abraham, Isaac et Jacob étaient les amis de Dieu. Si Dieu est leur Dieu, au présent, c’est parce qu’ils sont maintenant avec lui. Ses amis vivent en sa présence.

La question se pose alors: quel est leur mode de vie, au-delà de la mort ? Nous aimerions bien le savoir. Jésus ne le dit pas aujourd’hui. Il se contente de l’essentiel : la présence de Dieu. Peut-on en savoir plus ? Toutes les religions ont un discours sur l’au-delà de la mort. On y trouve le meilleur et le pire où chacun projette son imaginaire. Ainsi «le paradis de Mahomet» n’est rien d’autre qu’un fantasme de soudard ou de jouisseur avide de chair virginale. À l’inverse, il y a ceux qui parlent de la vie de l’âme si spirituelle qu’on finirait par s’y ennuyer à ne rien faire? Jésus n’entre pas dans ce jeu d’imagination. Jésus se contente d’écarter la présence de la mort et l’asservissement aux exigences de la reproduction selon la loi du mâle dominant (notons en effet que le texte de l’évangile de Luc dit littéralement qu’ici «ils se marient et elles sont mariées» et que dans l’au-delà «ils ne se marient pas et elles ne sont pas mariées» (la différence entre forme active et forme passive n’est pas un détail).

Dans le livre de l’Exode, Dieu se présente comme le Dieu d’Abraham, le Dieu des vivants. Aujourd’hui dans l’Évangile il y a davantage. Qui parle ? Jésus, Emmanuel, «Dieu avec nous».

Toute notre liturgie est orientée vers la fête de Pâques, célébration du mystère pascal. Par la résurrection de Jésus, qui est chair de notre chair, homme de notre humanité, Dieu se rend présent. Il est l’Emmanuel, Dieu avec nous. Il est le Dieu des vivants. Il l’a manifesté tout au long de sa vie. Rappelez-vous comment il a pardonné les péchés, partagé la table des publicains et des pécheurs? Il s’est manifesté Emmanuel, Dieu avec nous, en parlant avec la Samaritaine, en écoutant la prière de la cananéenne, en guérissant l’aveugle-né, en ressuscitant Lazare… Il s’est manifesté en apparaissant le matin de Pâque à Marie Madeleine, en marchant avec les disciples d’Emmaüs… Il est maintenant Emmanuel (Dieu avec nous) puisqu’il nous partage le pain de la vie et la coupe du salut, pain de vie éternelle et coupe d’immortalité. Il nous donne part à son Esprit d’amour, celui qui sanctifie nos vies dès aujourd’hui et y place une semence d’éternité.