Homélie du Solennité du Christ-Roi - 24 novembre 2013
fr. François Daguet

C'est le pape Pie XI qui instaura en 1925 dans la liturgie cette solennité du Christ Roi de l'univers. Il ne s'agissait pas d'ajouter un nouveau titre au Christ: il n'en a pas besoin. Il ne s'agissait aucunement d'exprimer une préférence pour un certain type de régime politique: c'est aux peuples eux-mêmes de les choisir. En 1925, les pays de vieille chrétienté, en Europe, sortent d'une guerre effroyable qui les a opposés les uns aux autres, et déjà ils commencent à préparer la suivante. Le nationalisme est l'un des grands fléaux du XXème siècle. Mais il n'a pu se déployer que parce que les pays, les Etats, se sont construits sans Dieu, en-dehors de lui, voire en s'opposant à lui. Le spectacle du XXème siècle, c'est celui de la puissance humaine qui, livrée à ses seules forces, conduit aux pires catastrophes, c'est celui que donne un monde qui s'édifie sans Dieu, voir contre Dieu. Le Psaume l'avait déjà dit: «l'insensé dit en son cœur, non pas de Dieu». Il ne s'agissait pas, pour Pie XI, de prôner le retour à une chrétienté d'ancien régime, mais de rappeler aux hommes que, s'ils sont libres de construire leurs pays, leurs nations, leurs États comme ils l'entendent, ils doivent le faire dans la lumière et dans une participation à la royauté du Christ. Pie XI recherchait «la cause intime des calamités contre lesquelles se débat, accablé, le genre humain», et il ne semble pas que cette préoccupation ait perdu de son actualité. Les guerres continuent sous mille formes nouvelles, toujours plus cruelles et plus meurtrières, témoignant que l'homme livré à ses seules forces, est incapable de réaliser la paix. Cela, c'est le discours chrétien sur le monde, que nous devons avoir le courage de tenir, si nous voulons être fidèles jusqu'au bout à notre foi. Le courage, parce que ce discours est dur et pour beaucoup irrecevable. Il est d'abord inaudible dans un monde sécularisé, c'est-à-dire, précisément, qui entend se construire sans référence à Dieu. C'est notre foi, fondée sur les affirmations les plus nettes de l'Écriture et de la Tradition, qui affirme que rien n'échappe à la souveraineté de Dieu, que le Père a remise entre les mains du Christ. Il faut, selon les paroles mêmes de Jésus, distinguer le pouvoir de César et celui de Dieu, mais il faut aussi affirmer que César aura à rendre des comptes à Dieu de l'usage qu'il aura fait de son pouvoir. Rappelons-nous la parole de Jésus à Pilate, représentant de César: «Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi, si cela ne t'avait été donné d'en haut» (Jn 19, 11). La folie des hommes, la même depuis Babel, c'est de construire un monde sans Dieu, et qui veut se faire l'égal de Dieu. Notre temps n'échappe pas à cette règle, et Pie XI, dans l'encyclique Quas primas instituant cette solennité, affirme: «la peste de notre époque, c'est le laïcisme» (n° 18; «l'apostasie publique qu'a engendrée le laïcisme», n° 19). Non la laïcité qui, bien comprise, est bonne, mais l'idéologie du laïcisme, qui prétend éradiquer toute référence religieuse de la sphère publique et construire un monde sans Dieu. Je ne crois pas que l'histoire de nos sociétés, depuis cent ans, ait frappé de péremption cette parole de Pie XI. Cette parole chrétienne sur la royauté du Christ, il ne faut pas le cacher, va au rebours de toute la pensée contemporaine. Mais il faut reconnaître aussi que cette royauté du Christ est difficile à proclamer parce qu'elle n'est pas évidente. Nous savons bien la réponse que Jésus fait à Pilate qui l'interroge, inquiet, à ce sujet: «Ma royauté n'est pas de ce monde» (Jn 18, 36). Elle n'est pas de ce monde, mais elle est dans ce monde. La royauté du Christ passe par le cœur de chaque homme: voilà pourquoi il semble à beaucoup qu'il ne s'agit là que d'un mythe, une métaphore, et que l'on peut faire et vivre comme si elle n'existait pas. La royauté du Christ, ici-bas, c'est l'œuvre de la grâce dans le cœur des hommes: s'ils veulent en vivre vraiment, elle les aide à construire la paix, s'ils ne veulent pas, mais elle ne les empêche pas de se livrer à leurs exactions. En disant cela, je n'oublie pas le scandale des guerres de religion qui ont ravagé la chrétienté, de ces guerres menées «au nom du Christ»: elles n'étaient que la caricature dramatique de sa royauté. La royauté véritable du Christ, qui commence dans le cœur des fidèles, permet à ceux qui le veulent d'édifier un monde de paix, elle n'empêche pas ceux qui s'en moquent de poursuivre leurs guerres. Aujourd'hui comme hier, les hommes s'amusent à juger le Christ, par la dérision: «Salut, roi des Juifs», ou bien: «Sauve-toi toi-même, et nous avec!». Mais attention, il nous a avertis, un jour, c'est lui qui jugera: «Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, il siégera sur son trône de gloire, toutes les nations seront rassemblées devant lui» (Mt 25, 31). Dans le Credo, nous allons confesser: «il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts, et son règne n'aura pas de fin». La perspective nous paraît bien lointaine mais, ici encore, c'est Jésus qui répond: «Insensé, cette nuit même, on te redemande ta vie» (Lc 12, 20). Aujourd'hui, à vue humaine, vivre collectivement de la royauté du Christ, construire un monde dans sa lumière semble hors de portée. Mais ce que nous pouvons faire, c'est chercher à vivre de sa royauté dans notre vie, tous et chacun, en acceptant de servir ce roi bafoué et couronné d'épines, qui nous promet sa paix. Cela seul commence à changer le monde.