Homélie du 3e DC - 23 mars 2014
fr. François Le Hégaret

Un homme était venu quelques semaines auparavant voir Jésus. il s’appelait Nicodème. C’était un notable parmi les juifs, membre du Sanhédrin, et s’entretenir avec un rabbi suspect, trop critique par rapport aux traditions des pharisiens, cela ne se fait pas. Alors, comme il ne voulait pas qu’on le voit, car il était très connu à Jérusalem, il alla voir Jésus de nuit pour lui poser quelques questions et se renseigner sur sa doctrine. Il n’y avait aucun témoin pouvant porter atteinte à sa réputation; il pourra continuer à vivre comme avant après cette rencontre. Bref, pure réunion d’information, il n’en demande pas plus.

Aujourd’hui, c’est une femme qui rencontre Jésus. Elle, elle ne vient pas de nuit, mais l’épisode se passe en plein jour, au plus chaud de la journée. Alors, à moins qu’elle ne soit d’origine française – on dit que, en été, à Rome, au plus chaud du jour, on ne voit que des Français dans les rues, elle sort donc peut-être elle aussi au moment où le soleil est au plus haut -, donc, alors qu’elle soit dans ce cas-là, si elle vient au puits à ce moment-là, c’est que, elle non plus, ne veut pas qu’on la voit, ou plutôt elle ne veut rencontrer personne. Qui viendrait à midi pour faire sa corvée d’eau? Elle ne veut pas qu’on la voit, non pour garder sa réputation, ou parce qu’il est incorrect de parler avec Jésus. Mais c’est qu’elle se sait pécheresse. Elle est une personne avec qui on ne veut pas trop discuter – par devant tout au moins, parce que par derrière, c’est autre chose! Elle ne vient donc pas pour voir quelqu’un, pourtant Jésus est là, il veut parler avec elle: c’est d’ailleurs lui qui entame la discussion: «Donne-moi à boire.». Elle est surprise, et, comme pour se défendre d’une raillerie à son encontre, elle commence par attaquer en se moquant de Jésus: «Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond; avec quoi prendrais-tu l’eau vive?» Elle met en pratique l’adage: la meilleure défense, c’est l’attaque. Jésus continue son dialogue, mais il faut avouer que, au début,cela ressemble plutôt à un dialogue de sourds. Elle prend toujours Jésus de haut, comme pour marquer une distance entre lui et elle.

Alors Jésus lui montre qu’il la connaît, et nous apprend par la même occasion qu’elle a eu cinq maris, et qu’elle vit avec un sixième homme. Elle est engluée dans sa vie quotidienne, sans vrai perspective. Les choix qu’elle a posés et qu’elle pose encore sont mauvais. Mais là, il a piqué sa curiosité. Alors la discussion peut changer, c’est elle maintenant qui pose les questions et qui cherche à connaître qui est cet homme qui lui parle. La découverte du Christ chez elle, et pour nous c’est la même chose, nous fait changer de vie, nous oblige à quitter le monde de l’apparence, du superflu, pour nous tourner vers l’essentiel. La samaritaine ne joue plus un rôle, ne tient plus la place que les autres lui ont assignée; bien plus, elle qui se coupait, par son attitude, des membres de son village, recommence à réagir comme une fille de Samarie: «nos pères – donc le mien aussi – ont adoré sur cette montagne?» dit-elle. Et alors tout s’enchaîne rapidement, elle découvre le messie, mais le retour des disciples auprès de Jésus va clore, pour l’instant, la discussion.

L’enseignement et la grâce du Christ ont fait leur effet. Elle en a été toute retournée: elle va même en oublier sa cruche. Elle retourne donc à la ville, et c’est cette femme qui va être choisie pour évangéliser les Samaritains. Les disciples, qui étaient allés à la ville acheter de quoi manger, n’avaient rien annoncé, rien partagé sur le Christ ou leur condition de disciple: quand on est avec des Samaritains, mieux vaut s’en tenir au strict minimum. Elle qui ne voulait voir personne, qui vivait en décalage des autres, la voici qui va aller à la rencontre de ses voisins, des membres de son entourage, et devient ainsi la première missionnaire pour les Samaritains: «Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause des paroles de la femme qui avait rendu ce témoignage: Il m’a dit tout ce que j’ai fait.»

Voilà ce que réalise la miséricorde de Dieu. Au début, une femme qui poursuit des buts imaginaires (trouver un mari idéal, mener sa vie toute seule?), qui est blessée par la vie et rejetée par les autres (et qui réagit elle-même de cette façon en rejetant un peu également les autres), mais qui, avec la rencontre avec le Christ, retrouve son vrai bien, se retrouve elle-même, peut de nouveau vivre avec les autres, non plus comme pécheresse (en décalé avec eux), mais comme témoin du Christ. Et c’est pour cela que Jésus a voulu la rencontrer près du puits. Sans elle, les autres Samaritains n’auraient pas connu l’Évangile. Car pour annoncer sa miséricorde, Dieu se sert de tous! Particulièrement des personnes les plus improbables, ceux qui ont le plus eu besoin de cette miséricorde.

Pour Nicodème, cela prendra un peu plus longtemps. Il faudra qu’il se rende compte qu’il a besoin du Christ, et pour cela qu’il fasse taire son orgueil. Mais on le retrouvera bien plus tard, au moment de l’arrestation de Jésus. En lui non plus la grâce de la miséricorde n’aura pas été vaine.