Homélie du Vendredi Saint - 18 avril 2014
fr. François Le Hégaret

Voici la deuxième fois, au cours de cette semaine, que nous allons entendre ce récit de la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ. Ce récit est long, riche en événements et en images, et la fatigue de notre journée ne facilite pas notre attention. Alors, sur quoi poser notre regard? Qu’est-ce qui est le plus important dans cette Passion que le Christ a vécue? La première des réalités qui frappe notre regard est la souffrance subie par le Christ, et donc les coups et les blessures qu’il reçoit. Comme les habitants de Jérusalem, nous sommes témoins des humiliations causées par les soldats, des accusations portées par les chefs des prêtres, des rejets et abandon de la part de ses disciples; nous voyons les épines qui meurtrissent sa tête, les coups de fouet qui marquent son dos, les clous qui transpercent ses mains et ses pieds. Ces actions marquent notre imagination, comme elles ont marqué celle de nombreux artistes au cours des siècles. Mais ces actes-là appartiennent au passé: ils ont eu lieu une veille de Sabbat, il y a deux mille ans environ. En les regardant, nous nous rappelons ce qui s’est déroulé. Néanmoins, nous ne vivons pas dans le passé, mais dans le présent, ce ne sont donc pas les actes des hommes de Judée qu’ils doivent retenir d’abord notre attention.

Nous pouvons voir ensuite ces mêmes actions endurées par le Christ, mais en tant qu’elles se rapportent à nos propres actes. Les souffrances que le Christ a subies ne sont pas causées seulement par des hommes d’un temps donné de l’histoire, mais ont également leur origine dans nos propres péchés. Par nos péchés, nous participons aux actions passées, nous participons à la condamnation du Christ. Nous aussi, comme les disciples au temps de Jésus, nous rejetons le Christ quand nous refusons de témoigner pour lui; nous aussi, nous crachons sur le Christ quand nous méprisons les hommes faits à l’image de Dieu; nous aussi nous frappons le Christ, nous aussi nous crucifions le Christ, quand nous rejetons Dieu, quand nous refusons de l’aimer ou d’aimer notre prochain. Dans la Passion, nous ne regardons plus les actes subis par le Christ seulement comme une réalité historique, mais comme une réalité encore bien actuelle, non seulement dans notre monde, mais dans notre propre vie. Mais là encore, ne regarder que cela, c’est s’attacher d’abord à nos propres actes, aux actes de l’homme, et donc comprendre la passion à notre mesure, avec une mesure humaine.

Ce qu’il y a de plus important dans la passion, n’est-il pas le Christ lui-même, et donc l’acte de Dieu lui-même? Car l’acte du Christ est infiniment supérieur aux actes des hommes, à nos propres actes. C’est sur cet acte-là qu’il faut tourner notre regard. Ce qu’il y a de plus grand dans la Passion, c’est qu’elle est avant tout la marque profonde, indélébile, de l’amour de Dieu pour l’homme, pour chacun d’entre nous. Ce qui se manifeste dans la passion, c’est que le Christ aime jusqu’à la mort chaque être humain, et il n’aime pas seulement l’homme déjà parvenu à la sainteté, déjà parvenu à la perfection, sans péché et sans tâche; il aime l’homme tel qu’il est actuellement, qu’il soit pécheur ou saint. Bien plus, dans sa Passion, ce qui est manifesté est l’amour du Christ pour tous les pécheurs. «La preuve que Dieu nous aime – nous dit saint Paul dans la Lettre aux Romains (5, 8) – c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs.» Les actes de l’homme sont importants, notre propre péché est important. Mais l’amour de Dieu est plus grand encore.

Aussi ne regardons pas les coups et les crachats que reçoivent le Christ, mais la douceur du Fils de l’homme venu nous sauver, non nous condamner. Ne regardons pas les épines meurtrissant la tête du Christ, signe des péchés contre l’Église ou dans l’Église, mais l’amour de Dieu répandu dans tout l’univers par la prédication des apôtres, continuée depuis les temps apostoliques jusqu’à aujourd’hui. Ne nous arrêtons pas sur la lance transperçant le cœur du Christ, mais sur ce cœur brûlant d’amour dont les sacrements puisent leur source. Ne nous arrêtons pas sur des œuvres de l’homme, mais contemplons l’œuvre de Dieu.

Mais peut-être que cette contemplation est pour moi difficile. Peut-être que, comme dit le psalmiste, «ma faute est toujours devant moi» (Ps 50, 5), et j’ai du mal à reconnaître et à vivre de cet amour de Dieu. Peut-être ai-je du mal à reconnaître ce salut qui vient de Dieu. Alors écoutons encore Paul parler: «Si nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils alors que nous étions ses ennemis, à plus forte raison, maintenant que nous sommes réconciliés, serons-nous sauvés en ayant part à sa vie.» (Rm 5, 10). Dans le sang que le Christ a répandu sur nous sur la Croix, sang qui a abreuvé la terre, c’est le salut qui nous a été donné. Ce que le Christ a racheté par un prix si grand est plus grand encore à ces yeux, et ce bien, c’est nous. Si le Christ est allé jusque-là pour nous aimer, ce n’est pas pour nous laisser tomber ensuite. Que le Christ porte à son achèvement ce qu’il a réalisé en ce jour.