Homélie du 7e DP - 1 juin 2014
fr. François Le Hégaret

Si l'évangéliste saint Luc nous rapporte que Jésus priait abondement, principalement la nuit, il est rare qu'on nous donne à entendre la prière de Jésus. Luc nous le rapporte une fois, quand les soixante-douze disciples vont rentrer de mission, où Jésus a exulté d'allégresse sous l'action de l'Esprit Saint. Nous l'entendons également à Gethsémani, quand Jésus dit: «Père, que cette coupe s'éloigne de moi.» Prière très courte, très précise, reprise par trois fois. Puis il y a ici, tel que nous l'a rapportée l'évangéliste Jean, et où nous avons une prière beaucoup plus développée. À certains autres moments, les évangiles nous rapportent les paroles que Jésus s'adresse à son Père, mais il ne s'agit pas, à proprement parler, d'une prière. Ainsi, par exemple, lorsque le Seigneur enseigne le Notre Père. Ce n'est pas une prière de Jésus lui-même, même si elle est bien la prière qu'il enseigne à ses disciples. En effet, Jésus ne dit pas à son Père: Pardonne-moi mes offenses comme je pardonne à ceux qui m'ont offensé - ou: Père, délivre-moi du mal. Cela nous pouvons le dire, mais pas Jésus comme tel.

Donc, après s'être adressé à ses disciples, le soir de la Cène, Jésus prie. Il va être arrêté et conduit jusqu'à la Croix, et il prie son Père. Le moment est grave, et Jésus fait entrer ses disciples dans sa prière. Ce qu'il va dire à son Père est donc important pour tous: il va récapituler l'ensemble de sa vie publique. Il va nous donner le sens le plus profond de sa mission: pourquoi il est venu dans ce monde; et ce qu'il a réalisé. Depuis le départ de Judas, Jésus enseigne ses disciples sur ce qui se passera après, mais là, il va plus loin. Il nous manifeste l'action de Dieu, il rassemble dans cette prière l'essentiel de sa mission sur terre, depuis son incarnation jusqu'à son retour dans les cieux.

Quand Jésus prie, il n'a pas besoin de se mettre en présence de Dieu, de rassembler ses pensées… comme nous devons le faire nous-mêmes. Il va directement au but; il donne la raison principale de sa venue: la glorification du Père et du Fils. «Père, glorifie ton Fils afin que ton Fils te glorifie.» Nous sommes renvoyés ici à la première demande du Notre Père: Père, que ton nom soit sanctifié. Quand on parle de gloire pour Dieu, cela ne signifie pas que Dieu rechercherais le strass et les paillettes. Il n'attend pas un mouvement de reconnaissance pour ce qui a été accompli; il n'attend pas la palme d'or à Cannes. La gloire de Dieu est le rayonnement de son amour. Dans la Bible, la gloire se manifeste d'abord dans la Création. Et nous savons, si Dieu a créé, ce n'est pas parce qu'il en avait besoin pour parvenir à sa perfection, ou pour augmenter sa béatitude, mais pour manifester et communiquer l'amour qu'il possède en plénitude. Dieu n'a pas d'autre raison pour créer que son amour et sa bonté. Mais à la Croix, cet amour de Dieu se manifeste d'une manière plus grande encore (si cela est possible!). Non seulement Dieu nous a déjà tout donné lors de la création, mais il nous rétablit dans un état plus grand encore par le mystère de Pâques.

Si lors de la création Dieu nous a donné la vie humaine, cette vie naturelle, lors de la rédemption, Dieu nous donne la vie divine; le Fils «donne la vie éternelle». Voilà l'essentiel de l'action du Christ; voilà l'essentiel de la vie chrétienne. Recevoir la vie divine. Si on demande à un baptisé: qu'est-ce qu'un chrétien? ou qu'est-ce que le christianisme? La réponse doit se situer dans la même ligne que ce que le Christ nous dit ici: c'est être uni à Dieu, c'est vivre de la vie éternelle. Pour un non chrétien, une telle réponse peut paraître très prétentieuse, mais c'est bien pourtant ce que le Christ nous a donné: rien moins que Dieu. Chercher bien: aucune autre religion, aucune autre sagesse, ne vous annoncera cela. Seul le Christ le réalise.

Mais là, comme créatures libres, nous sommes appelés à répondre. Par la Création, nous sommes entrés dans l'existence sans consentement de notre part. L'entrée dans la rédemption ne se fera pas, par contre, sans notre collaboration. Dieu a manifesté sa gloire pour que nous entrions librement dans cet amour trinitaire: cela réclame notre foi. Cela implique l'accueil en nous de la parole de Jésus. Dans sa prière, Jésus rend grâce pour ses disciples car ils ont reçu ses paroles avec foi: «Les paroles que tu m'as données, je les leur ai données, et ils les ont accueillies […] et ils ont cru.» Le projet de Dieu pour l'humanité est grandiose, mais sans adhésion de l'homme, sans la foi, pas d'union à Dieu, pas de connaissance de Dieu, pas de vie éternelle. Or il y a plusieurs manières de vivre cette foi: comme les apôtres le soir du Jeudi saint (ils vont tous s'enfuir peu après), donc bien faiblement, ou comme ces mêmes apôtres au jour de la Pentecôte (quand ils ne vont pas hésiter à témoigner pour le Christ). Si nous voulons que cette vie reçue de Dieu rayonne, notre foi doit devenir grande. Nous arrivons nous aussi à cette fête de la Pentecôte, où nous demanderons de recevoir la force d'en haut.

Aussi, prenons exemple sur le Christ en prière: pas de mesquinerie dans notre prière en ne demandant que de petites choses. Demandons au Père sa vie et que sa gloire rayonne dans notre vie. C'est ce qu'il a fait sur les apôtres le jour de la Pentecôte. Qu'il en soit de même pour nous.