Homélie du 16e DO - 20 juillet 2014
fr. François Daguet

Pendant ses trois années de prédication, qu’est-ce que Jésus a annoncé, proclamé? Non pas la paix, non pas le bonheur, non pas l’Église, mais la venue du Royaume. Réalité mystérieuse, à laquelle on ne prête pas suffisamment d’attention, et qu’il dévoile de façon cachée, indirecte, en usant de paraboles. La semaine dernière, la parabole du semeur, dont il a donné lui-même l’explication. Aujourd’hui, trois paraboles. Deux sont assez aisément compréhensibles: celle de la graine de moutarde et celle du levain. Elles expriment le principe de croissance, à la fois en extension et en intensité, immanent à ce que Dieu répand. Et, enfin, il y a celle qui est plus difficile à comprendre, ou en tout cas à accepter. Celle du bon grain et de l’ivraie. C’est à nouveau l’histoire du semeur, mais ici confronté à un concurrent, qui sème de l’ivraie là où a été semé du bon grain. Notez que cette dénomination, l’ivraie, se réfère à un genre de graminée dont la consommation provoque une douce ébriété, mais qui devient nocive à haute dose. En tout cas, le sens du rapprochement est clair: à travers le mélange du bon grain et de l’ivraie, c’est la coexistence du bien et du mal qui est représentée. Dans le Royaume de Dieu, ici-bas, celui que Jésus annonce et établit, coexistent le bien et le mal.

Est-ce à dire que Dieu s’accommode du mal, voire qu’il le provoque? C’est là une objection sérieuse adressée au message évangélique, peut-être l’objection majeure à la réception de ce message, et cela à toutes les époques. Voyez les scandales qui ont touché le clergé ces dernières années. Voyez les drames que connaissent nombre de communautés religieuses ou de consacrés. Voyez les manifestations de l’ambition, de la vanité, de la mondanité, du pouvoir dans telle ou telle sphère ecclésiale. Autant d’ivraie, de contre-témoignages évangéliques qui ne peuvent qu’inciter à se détourner de l’Église, qui est le Royaume ici-bas, en train de se faire. Ou bien qui incitent à faire une Église de saints, de purs, de parfaits, comme ces donatistes auxquels saint Augustin s’opposa en son temps, ou ces cathares qui ont marqué cette région, et notre époque n’est pas en reste.

Si l’on va un peu plus loin, et si l’on est un peu honnête avec soi-même, on reconnaitra sans peine que le problème ne se situe pas seulement autour de nous, mais d’abord en nous. C’est en chacun que se mêlent, inextricablement, le bien et le mal. Ici-bas, toute personne humaine est un composé de bon grain et d’ivraie. Sans doute, dans des proportions différentes, mais toujours le mélange existe. Et ce simple constat devrait nous plonger dans l’humilité. Jésus, d’ailleurs, nous y invite: «Qu’as-tu à te scandaliser de la paille qui est dans l’œil de ton voisin, alors que la poutre qui est dans le tien, tu ne la vois pas?». Au XVIème siècle, au temps de la Réforme, le grand humaniste Érasme n’a pas quitté l’Église alors que Luther lui faisait valoir toute la corruption qu’il y discernait. Et il lui répondit: «Je supporte cette Église dans l’espérance qu’elle devienne meilleure, car elle aussi est obligée de me supporter dans l’attente que je devienne meilleur».

Tout cela nous montre qu’il y a quelque chose de profond caché derrière cette tolérance, par Dieu, du mal qu’il ne veut pas. Ce qui est en cause, et que les lectures nous manifestent, c’est la patience de Dieu. «Tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagements», a-t-on entendu dans le Livre de la Sagesse 12. Ce n’est pas par abdication de sa puissance que Dieu n’éradique pas le mal, c’est par sa patience qu’il le permet. Parce qu’il ne veut pas, comme dans la parabole, arracher ce qui est bon en éradiquant ce qui est mauvais, en nous et dans le monde. Le temps viendra, fût-ce à notre mort, du jugement: il ne sera plus temps d’agir. Mais d’ici-là, Dieu est longanime, miséricordieux, et il nous laisse le temps de nous convertir, parce qu’il veut nous sauver. Tel est le sens, le seul sens, de la permission du mal par Dieu, sens vertigineux, parce qu’il porte avec lui tout le déferlement du mal et de la cruauté humaine, toute l’iniquité et le perpétuel écrasement des faibles.

Nous sommes myopes, alors nous ne voyons pas avec la profondeur requise ce que Dieu est en train d’accomplir. Si vous regardez de près, à la Fondation Bemberg, un tableau impressionniste ou pointilliste, vous ne verrez rien de cohérent, vous ne comprendrez pas grand-chose. Si vous vous reculez, vous découvrirez une composition admirable. C’est ainsi que l’on découvre le sens de la patience divine. Saint Augustin le disait déjà, en justifiant la présence de pécheurs au sein de l’Église: «les méchants existent dans ce but, ou pour se convertir, ou pour que grâce à eux les bons puissent exercer leur patience».

Contempler la patience de Dieu nous éclaire ainsi sur ce que nous devons faire. Profiter de ce temps qu’il nous laisse, qu’il nous prête, pour nous convertir et chercher à édifier les hommes en édifiant le Royaume de Dieu. Face au mal, il y a deux tentations également mauvaises: vouloir l’éradiquer violemment, parce qu’il est insupportable, ou s’en accommoder avec indifférence, laisser faire. Il y a une autre voie, qui seule répond à la patience de Dieu: chercher à s’améliorer, à se convertir. À un journaliste de la télévision allemande qui lui demandait un jour ce qu’il faudrait changer pour que le monde soit meilleur, Mère Térésa répondit: «en priorité deux choses: moi et vous». C’est la réponse des saints, et ce sont eux qui édifient le Royaume de Dieu ici-bas.