Homélie du (23 novembre 2014)
fr. Loïc-Marie Le Bot

« Tout Royaume divisé contre lui-même court à la ruine » (Mt 12, 25). A la fin des temps, quand le Christ instaura définitivement son Royaume, il supprimera les divisions et fera sa moisson, engrangeant le blé et brûlant l’ivraie. Il séparera les brebis des boucs. Il unifiera son peuple. Le royaume des Cieux sera stable car il sera composé d’une seule catégorie de population, les saints ou, comme les appelle le Christ aujourd’hui, les justes. Cette unification dans le Royaume du Christ se fera par un jugement, un discernement. Le Christ nous jugera. Et comme le moissonneur fait le tri entre le bon grain et l’ivraie, il fera le tri entre les justes et les autres. Quand on parle de jugement et de justice, les angoisses commencent à naître, tant nous sommes habitués à projeter en Dieu ce que nous voyons et expérimentons de la justice humaine ici-bas et qui peut et parfois à juste titre nous terrifier. Alors, il devient tentant de projeter sur le jugement du Christ une indulgence un peu molle. On essaye de se dire qu’on sera jugé sur l’amour, ce qui n’est pas faux ! Mais il reste que le Christ nous promet un jugement à la fin des temps, jugement qui sera le premier acte de l’inauguration de son Royaume.

A gauche les boucs, les maudits qui iront à une peine éternelle et à droite les brebis, les justes qui iront la vie éternelle.

Il y aura un jugement c’est la première annonce de Jésus aujourd’hui. Il donne en deuxième annonce comment sera effectué ce jugement, le critère qu’il appliquera. Ce ne sera pas à la tête du client, mais selon ce que nous aurons fait. On a l’habitude de dire que c’est l’amour qui fait la différence entre les boucs et les chèvres, entre les justes et les saints. Pourtant ce n’est pas exactement ce que dit Jésus dans la parabole. Il appelle les bénis du titre de « juste ». C’est qu’ils ont pratiqué la justice. C’est alors que l’on peut être étonné puisque si on regarde bien le comportement de ceux qui ne sont pas sauvés, on peut aussi découvrir qu’ils n’ont pas commis d’injustice flagrante. On peut très bien objecter aux actions que Jésus présente que ceux qui seront « maudits » n’ont rien fait de mal, ils n’ont ni tué ni volé. Ils ont aussi respecté une stricte justice : « j’étais en prison et vous ne m’avez pas visité », mais en prison il y a des criminels qui purgent une peine légitimement infligée. J’avais faim et soif, mais nous n’étions pas en relation et nous ne nous connaissions pas, je n’avais aucune obligation envers vous. J’étais étranger, et bien vous êtes venus chez nous sans qu’on vous en prie, alors ne vous plaignez pas, je n’ai aucune obligation envers vous. J’étais nu, et bien il vous reste à travailler et à faire des efforts, la vie n’est facile pour personne. J’étais malade, mais nous n’étions pas médecin ni infirmière, qu’est-ce qui m’obligerait à vous rendre visite ? Dans toutes ces attitudes que nous connaissons bien, il n’y a rien d’injuste ! Il y a le respect strict des obligations de chacun envers les autres. Pourtant Jésus ne les appelle pas justes. Il appelle juste au contraire ceux qui ont montré de l’amour envers les petits. Il ne dit pas venez les philanthropes, mais venez les justes. C’est bien donc que nous serons jugés en justice, selon la vraie justice celle que le Seigneur nous enseigne aujourd’hui. Il ne s’agit pas simplement d’un vague sentiment d’amour ou de bienveillance envers les autres qui nous sauvera, mais la pratique de la justice du Christ. En effet, quand les justes ont visité les prisonniers, ils n’ont pas dit vous êtes des innocents ou des victimes, vous êtes injustement punis, ils ont visité un frère, ils leur ont montré que quoiqu’ils aient fait, ils restent des hommes, qu’ils ne sont jamais réductibles à leur acte mauvais, ils restent une créature de Dieu qui a droit à l’estime et à sa dignité. Visiter les prisonniers est une œuvre de justice. Vous aviez faim et soif, vous étiez nus, cet état crée par lui-même un devoir d’attention à ceux qui manquent de l’essentiel pour vivre la condition minimale de dignité des enfants de Dieu. Il y a une justice à rendre envers eux. J’étais un étranger et vous m’avez accueilli, étranger je reste une créature de Dieu, qui n’est pas vraiment étrangère aux autres frères humains, on ne dit pas vous m’avez traité comme un roi, mais vous m’avez accueilli comme je devais l’être, la chair de votre chair, l’os de vos os. Les justes qui sont sauvés, n’ont fait qu’accomplir la justice du Seigneur. Cette justice nous le voyons à une ampleur plus large qu’un simple calcul des obligations légales. Cette justice qui règle de manière nouvelle les rapports humains est aussi illuminée par la grâce, tirée vers le haut par le don de l’amour, de la charité et de la miséricorde. Cette justice voit loin car elle part de haut.

Alors, il nous revient de regarder notre vie avec le Seigneur sous cette lumière, la parabole que Jésus nous donne aujourd’hui n’est pas là pour d’abord nous faire peur, mais pour nous inciter à être juste et à comprendre la justice de Dieu. C’est une justice qui n’est pas contre la charité, elle en vit. Ainsi, nous pouvons déjà comprendre comment Dieu nous pousse à être justice en étant miséricordieux. Il n’y a pas de miséricorde sans justice. L’Église elle-même vit de cette conception de la justice et de la miséricorde. Elle est présente en ses membres, laïcs, religieuses, religieux, prêtres, dans les prisons auprès des prisonniers dans un ministère qui n’est pas seulement de compassion mais bien de justice. Elle est présente et agissante auprès des petits, des étrangers et des pauvres par bien des moyens qui vont de l’association à la congrégation de sœurs.

Pourtant la fête du Christ Roi nous invite à regarder aussi du côté de la société politique. La fête voulue par le Pape Pie XI a aussi cette dimension de célébrer la royauté du Christ sur toute chose, y compris la société politique. La conception haute de la justice, justice qui sans se renier est ouverte sur la charité et sur l’amour, dans la conception chrétienne, prend un nom pour la société sociale, celui de solidarité. La conscience que chacun nous avons en justice à nous occuper selon nos capacités du bien commun et de nos semblables. Rien de plus étranger à la solidarité à la conception d’une justice strictement mathématique et strictement limitée à mes intérêts privés. L’attitude condamnée par Jésus certes a à voir avec le salut personnel et s’adresse en premier lieu aux fidèles chrétiens et à l’Église. Mais ces attitudes condamnées se révèlent aussi mortifères pour la société. Nous ne sommes pas liés les uns ou autres seulement par des rapports d’intérêts et surtout d’intérêts économiques. Cette conception de la justice, très pauvre, détruit les rapports sociaux. Par exemple, lorsque l’on décide ou décidera d’abréger médicalement la vie des personnes malades ou trop âgés, on bafouera non seulement la charité, mais aussi la justice et l’on diminuera la solidarité entre nous. La confiance entre malades et bien portants, entre âgés et jeunes sera mise forcément à mal. La reconnaissance de la dignité des malades et des personnes âgées sera irrémédiablement atteinte. Cela rendra notre société moins vivable. Dans les malades, nous devons voir notre semblable. Il a droit à notre solidarité. Ce n’est pas de la charité, c’est de la justice. Ces problèmes sont complexes, mais ils le deviennent encore plus quand on a une conception étriquée de la justice et de la solidarité. La justice que le Christ nous propose à valeur pour nous comme fidèles, à valeur pour l’Église et à valeur pour la société.

Enfin, pour parfaire notre chemin vers une vraie conception de la justice, Jésus nous laisse un autre don. Pour nous mouvoir plus encore sur ce chemin, il vient nous attendre dans les petits qui sont ses frères. Tout ce qui est fait pour les petits, c’est à lui que nous le faisons. C’est là aussi qu’il se donne à connaître, qu’il se révèle et que déjà il nous fait goûter paradoxalement dans une expérience de souffrance sa présence comblante. Si le premier réflexe instinctif serait de fuir, l’assurance de sa présence nous encourage. Voilà, un secret qui n’a pas à être gardé, la justice envers les petits révèle le visage de Christ, nous apprend à connaître en définitive celui qui nous jugera. Si nous l’avons vu souvent dans les petits, nous n’aurons pas à avoir peur du jugement car nous connaîtrons notre Juge !

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