Homélie du 3e DC - 8 mars 2015
fr. François Daguet

Il n'est pas fréquent que Jésus se mette en colère. Pour prendre la mesure de celle-ci, il faut se remémorer la signification et le rôle du temple dans la Première alliance. Depuis sa construction, après sa reconstruction après l'exil, il est le lieu où Dieu demeure avec son peuple, le lieu où l'Arche d'alliance a été déposée, où le culte est rendu à Dieu. Se livrer à des trafics sous couvert du culte, c'est littéralement profaner le lieu saint, se moquer de son caractère sacré, en un mot c'est commettre un sacrilège. Ce temple, Dieu l'avait agréé explicitement, et c'est pour cela qu'est appliquée à Jésus la parole du psaume (69) : « le zèle pour ta maison me dévorera », parole qui éclaire tout le passage. Nous aussi, en ce Carême, nous montons pour la Pâque avec Jésus, et sa parole s'adresse à nous aussi : quel zèle montrons-nous pour la maison de Dieu, sommes-nous brulés, tourmentés par l'état de la maison de Dieu ? Il ne s'agit plus du temple de pierres de Jérusalem. Dans l'Alliance nouvelle scellée dans le sang du Christ, où demeure-t-il, où le rencontrons-nous ? Il y a au moins trois réponses à cette question. La maison de Dieu, c'est d'abord l'Église, le Corps du Christ et le temple de l'Esprit Saint, cet Esprit que Jésus nous a envoyé d'auprès du Père. Alors, qu'en est-il de notre zèle pour l'Église ? Sommes-nous brûlés d'ardeur pour sa beauté, pour qu'elle grandisse ? Bien souvent, c'est la critique qui prime, on veut bien du Christ, mais pas de l'Église, ou du moins pas de tel aspect qui nous dérange. Comme si l'on pouvait séparer l'Église de la tête qui est le Christ. L'abbé Journet faisait remarquer, judicieusement, que refuser quelque chose de l'Église, c'est refuser quelque chose du Christ. Mais, plus souvent encore, c'est l'indifférence qui domine. C'est en ses membres que je rencontre l'Église. Alors, être rempli de zèle pour l'Église, c'est brûler pour tous ceux qui la composent. C'est être de ceux dont Jésus nous dit, en Mt 25 : « j'étais nu et vous m'avez habillé, j'étais affamé et vous m'avez nourri ». C'est vivre, d'une façon ou d'une autre, de cette soif qui tourmentait saint Dominique : « Seigneur, ma miséricorde, que vont devenir les pécheurs ? ». Il est un deuxième lieu où le Christ demeure, qui ne fait pas nombre avec le précédent, parce qu'il en est le cœur : c'est l'Eucharistie. Elle est ce moyen étonnant, invraisemblable, choisi par le Christ pour demeurer au milieu de nous. Elle est le corps et le sang du Christ, il demeure caché sous ces espèces dérisoires. Alors, sommes-nous zélés pour l'Eucharistie ? Les premières communautés chrétiennes portaient une attention extrême à l'Eucharistie. La loi de l'arcane la protégeait, elle était le cœur de toute communauté de chrétiens. En comparaison, ne serions-nous pas des chrétiens repus qui ne prêtent plus guère attention à Dieu qui réside parmi eux ? Les paroles de Jésus rapportées par l'évangéliste Jean nous donnent la clé de lecture du passage. Jésus a proclamé : « détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai », et Jean traduit : « le temple dont il parlait, c'était son corps ». Les chrétiens que nous sommes ont vocation à être aussi zélés pour ce temple eucharistique que Jésus l'était pour le temple de Jérusalem. Sachons donc prendre du temps pour le recevoir dignement, pour le contempler présent dans le tabernacle ou exposé. (Jean-Paul II en faisait le programme de l'Église pour le nouveau millénaire : contempler le visage du Christ présent dans son Église, et d'abord dans l'Eucharistie). Demeure ecclésiale, demeure sacramentelle, il en est encore une troisième, qui ne relativise pas les deux premières. Le temple de Dieu, c'est encore chacun de nous, en son âme et son corps. Les paroles de saint Paul sont dépourvues d'équivoque : « Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu (…) Vous avez été bel et bien rachetés ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps » (1 Co 6, 19-20). Il faut oser dire que nous sommes le temple de l'Esprit Saint, même si nous savons que nous portons ce trésor comme dans des poteries sans valeur. Cette demeure-là aussi a besoin d'être purifiée, libérée de tous les trafics qui s'y livrent : envie, convoitise, idolâtrie… Savons-nous nous regarder nous-mêmes comme habités par Dieu, et aussi regarder les autres comme revêtus de la même dignité ? Que représente pour nous notre corps, et celui des autres ? Dans une région plus méridionale où l'on voue volontiers un culte au Dieu soleil, un prêtre ami a scandalisé ses fidèles en leur demandant s'ils s'exposaient davantage au soleil ou au Saint sacrement : « dis-moi à qui tu t'exposes, et je te dirai qui est ton Dieu ». Notre corps est la demeure de Dieu, et c'est pourquoi il nous faut sans cesse le protéger de toute profanation. L'Église, l'Eucharistie, notre propre corps, voilà les trois demeures de Dieu en son Alliance nouvelle. Qu'il vienne lui-même nous donner ce zèle de les garder sans tache, ni ride, ni rien de tel.