Homélie du Vigile Pascale - 4 avril 2015
fr. François Daguet

Reconnaissons-le tout simplement: il n’est pas si facile de fêter Pâques, d’entrer dans le temps de Pâques, de vivre l’évènement pascal. D’ailleurs, si nous sommes honnêtes, il en est allé de même de toute cette Semaine Sainte, comme si l’on avait voulu nous faire entrer chaque jour davantage dans l’incompréhensible. Lors de la Cène, les Apôtres eux-mêmes ne comprennent pas vraiment. Jésus le dit à Pierre en lui lavant les pieds: «ce que je fais, tu ne le sais pas maintenant, mais après cela, tu comprendras». Lors de la célébration de la Passion, nous ressentons, plus que nous ne mesurons, toute la distance qu’il y a entre Jésus qui s’en va vers sa mort, et nous, qui restons enfermés en nous-mêmes. Et le hiatus est tel qu’aucun des Apôtres ne sera au Golgotha, sauf un. Et le Samedi Saint, le saint Samedi, nous ne savons jamais comment le vivre, et c’est pourquoi si souvent nous nous activons pour emplir le vide du moment présent.

Et Pâques? Toute la liturgie déployée au cours de cette cérémonie cherche à nous faire entrer dans le mystère. Liturgie toute centrée sur la lumière qui émerge progressivement des ténèbres de la nuit, jusqu’à l’embraser. Voix de l’ Exsultet qui retentit dans le silence que les chœurs et la musique finissent par effacer. Paroles de Dieu rappelées, proclamées depuis la parole créatrice, renouvelées tout au long de l’Histoire Sainte, pour aboutir à cet évangile du matin de Pâques. Mais la liturgie nous dispose à approcher le mystère pascal, à le contempler, elle ne comble pas complètement ce fossé qui nous sépare de lui.

Voyez ce qui domine en ce petit matin de Pâques: c’est l’hébétude, l’incompréhension. Marie-Madeleine et les femmes qui l’accompagnent ne comprennent pas le sens du tombeau vide, elles en ressortent «toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes». Pierre, un peu plus tard, voit aussi le sépulcre vide, mais il ne croit pas. C’est de Jean seul qu’il est écrit: «il vit, et il crut». Le soir de Pâques, les Apôtres sont terrés chez eux, dans la peur des Juifs. Les apparitions n’y changent rien ou presque: ils retournent à la pêche, à leur métier, à la vie d’avant, comme si tout ce qu’ils avaient vécu n’avait rien changé. Histoire étonnante, réelle, que celle qu’ils ont vécue avec Jésus, mais qui finalement ne change rien au monde. Et il en va ainsi depuis 2000 ans.

Il n’est pas facile de vivre Pâques, car tout nous crie depuis 2000 ans que rien n’a changé, qu’il n’y a pas moins de guerres, et que les chrétiens n’ont pas rendu le monde meilleur. Et notre propre vie nous crie que nous ne sommes pas meilleurs depuis notre baptême, et nous connaissons tous des gens meilleurs que nous qui eux ne connaissent pas le Christ.

Depuis quelques semaines, nous avons parcouru, une fois encore, ce chemin vers Pâques, mais il nous reste à parcourir, pendant autant de semaines, le chemin de Pâques, pour que le mystère célébré en cette nuit devienne réalité en notre vie. C’est que le mystère de Pâques, comme tous les mystères chrétiens dont il est le sommet, n’est pas fait pour être compris, il est fait pour être vécu, ou plutôt, il faut le vivre pour commencer à le comprendre.

Le chemin de Pâques, c’est celui de la lumière au cœur de mes ténèbres, c’est la mise sous la lumière du Christ de tout ce qui est obscurité, complicité, compromission avec le monde, le mal, le péché. Le péché est une mort dans nos vies, et la résurrection, très concrètement, c’est la victoire en nous de la vie du Christ sur ces morts que nous portons. Vivre Pâques, c’est vivre déjà, même petitement, même de façon cachée, de cette vie plus forte que la mort. La transformation du monde par le Christ ne se fait pas hors de nous, elle commence en nous. Il ne se passera rien hors de nous si rien ne se passe en nous.

Le chemin de Pâques, c’est surtout celui au cours duquel le Christ vient à moi, comme sur la route d’Emmaüs, comme lors de toutes les apparitions. C’est Lui, encore une fois, qui prend l’initiative, mais encore faut-il être disponible pour l’accueillir. Attention à ne pas revenir trop vite, si j’ose dire, au temps ordinaire. Pâques ne fait que commencer. «Je m’en vais, et je reviens vers vous», le Christ revient sans cesse, il nous sollicite, il frappe à la porte de notre cœur, il veut prendre son repas avec nous. Il vient, se rend présent, et d’abord dans ce repas de l’eucharistie que nous allons célébrer, comme il nous l’a demandé: «Faîtes cela en mémoire de moi». Sur la route d’Emmaüs, c’est à la fraction du pain qu’ils le reconnurent.

Vous connaissez sans doute le tableau de Rembrandt qui représente cette scène du repas sur la route d’Emmaüs (non les grands du Louvre, mais le petit du Musée Jacquemart-André à Paris, peint à 22 ans). Il faut être un artiste génial pour tenter de représenter l’instant où ils le reconnaissent, instant aussi où il disparaît à leurs yeux, comme dans un éclat de lumière. Présence, et évanouissement, reconnaissance, et perte d’évidence. Ainsi en va-t-il dans nos vies: un instant nous le reconnaissons, et il disparaît. Nous ne le voyons plus, mais nous l’avons reconnu: «c’est bien lui». Et alors, nous rebroussons chemin.

Bon chemin de Pâques, soyez attentifs aux rencontres que vous y ferez.