Homélie du (2 août 2015)
fr. Gilles-Marie Marty

Au temps de Jésus, comme aujourd’hui, la religion juive s’est intéressée au miracle de la manne. La synagogue aime commenter le verset où Moïse dit aux Hébreux : La manne vous a été donnée pour que vous sachiez que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute (Parole) qui sort de la bouche de Dieu. (Dt 8, 3)

Aussi les auditeurs de Jésus comprennent bien cette parole : Ne travaillez pas pour la nourriture qui se perd mais pour la nourriture qui se garde jusque dans la vie éternelle… Certes, il venait de les interpeller avec force : Pourquoi me cherchez vous ? Et sans les laisser répondre, il avait répondu à leur place : pour être rassasiés ! Autrement dit, alors que lui, Jésus, a été envoyé par le Père pour leur révéler que leur Créateur se fera leur nourriture, eux n’y voient qu’un envoyé de la Banque alimentaire leur assurant d’avoir la peau du ventre bien tendue. Alors… le miracle de la multiplication des pains n’aurait donc servi à rien ?

Il fallait de telles paroles pour les réveiller. Ils se réveillent, et si bien qu’ils interrogent Jésus : Que faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu? Question juive typique, puisque la Loi contient 613 commandements pour régler en détail la vie des fidèles. Or comme ces gens prenaient Jésus pour un rabbin, ils se disaient qu’il était venu leur parler de ça. Donc leur question était cohérente.
C’est pourquoi ils disent « les œuvres de Dieu » au pluriel, celles qu’il faudrait accomplir.

En réponse, Jésus parle de l’œuvre de Dieu, au singulier. Elle semble simple : L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé.
Pourtant ce n’est pas si simple : cette œuvre unique de Dieu, est-ce celle que les Juifs doivent accomplir pour Dieu, ou bien celle que Dieu veut accomplir en leur faveur ?
Les deux. Cette œuvre unique – que nous appelons la foi – rassemble les deux. La foi au Christ est d’abord une initiative de Dieu, son œuvre en l’homme (Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire) ; elle est aussi, et inséparablement, la réponse de l’homme à cette initiative divine.

La nourriture qui monte de la terre nécessite un dur travail, à la sueur de notre front ; or elle ne nous offre qu’un sursis en permettant de repousser la mort, jamais de l’éviter.
La nourriture qui descend du ciel, en revanche, n’est pas le fruit de notre travail, ou plutôt notre seul travail pour l’obtenir est d’accepter de la recevoir dans la foi.

En Jésus, Dieu descend du Ciel pour Se donner Lui-même, et offrir sa vie éternelle aux hommes de bonne volonté.
Encore faut-il bien sûr accepter de l’accueillir.
C’est tout le drame de l’Évangile ! Il est venu parmi les siens, et les siens ne l’ont pas reconnu (Jn 1, 11).
Lui, le Fils de l’homme que Dieu le Père a marqué de son empreinte… les siens ne l’ont pas reconnu.

Quelle douleur de penser qu’aujourd’hui les siens, ce ne sont plus les Juifs, mais ceux qui ont reçu le saint baptême, et qui pourtant oublient ou renient le Christ. Quelle tragédie que tous ces baptisés non pratiquants, livrés au néant de leur pensée !

Dans plusieurs pays chrétiens, il y a une belle coutume au moment du déjeuner. Jadis, quand la France était chrétienne, on la pratiquait dans de nombreuses familles. Au début du repas, après le Benedicite, le père de famille prend sur la table entre ses mains la miche de pain, et avant de la découper en tranches, il trace tout au long du pain une grande croix avec la pointe du couteau. La famille regarde passer le couteau sur la croûte craquante, avec un crissement que j’entends encore…
Cette croix sur le pain est une leçon.
Ce pain n’est pas d’abord un mélange de farine et d’eau qui aboutira bientôt dans les estomacs.
Ce pain, c’est le symbole de son travail, donc de son existence ordonnée à sa famille.
Cette croix tracée sur le pain parle de vie, pas de mastication ou de digestion. Elle parle de famille, plus que des bouches et des ventres. Au fond, elle parle d’amour.
On le regardait en silence tracer lentement la croix sur le pain ; ce moment était sacré.

Cette coutume m’est revenue en mémoire en entendant Jésus se présenter comme le Fils de l’homme, que Dieu le Père a marqué de son empreinte. (v.27)
Le Fils de l’homme, Dieu l’a marqué de son empreinte en traçant sur lui le signe de la croix, et il est ainsi devenu le Pain de vie pour tous ceux qui ont faim de vie éternelle.

Frères, tout à l’heure quand vous bénirez la table, reprendrez-vous cette coutume ?
Si vous le faites, alors joignez la parole au geste, et dites : «Seigneur, à ceux qui ont faim, donne du pain ; et à tous ceux qui ont déjà du pain, donne faim de ton Christ».

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