Homélie du (5 septembre 2015)
fr. Loïc-Marie Le Bot

« Engagez-vous ! engagez-vous ! qu’ils disaient, vous verrez du pays ! » Les sergents recruteurs d’un autre temps n’hésitaient pas à promettre monts et merveilles pour exciter la soif d’aventure des jeunes gens afin de leur faire signer un engagement dans les armées si possible à vie ! Une vie qui risquait de ne pas être longue ! Il s’agissait pour eux d’occulter dans la promesse du dépaysement une vie de danger et de précarité. Ils insistaient volontiers sur l’aspect plaisant de cet enrôlement : vous verrez du pays !

Chers frères,
Damien, David, Clément et Paul,

L’engagement que vous allez professer devant nous, n’est pas de cet ordre et je n’ai pas à vous attirer en vous proposant une croisière dans les mers chaudes.
Pourtant, je peux vous le promette : Vous allez voir du pays.

Je ne parle pas seulement des larges horizons de la Province de Toulouse, ou même de notre si vaste Ordre ! Je vous parle des pays que la route du Christ traverse, route sur laquelle vous professez de marcher tous les jours de votre vie.

Je vous promets un voyage où vous aurez tour à tour à explorer le jardin des délices de la religion dominicaine et le désert âpre du combat spirituel.

Le désert d’abord. C’est là que le Christ se rend avant de se lancer dans sa prédication. C’est là que l’on commence. On commence face à Dieu. Vous n’y serez pas entièrement seul. Vous y rencontrerez saint Dominique. Il passait sa nuit en prière face à Dieu dans les larmes de l’intercession : « Mon Dieu, ma miséricorde que vont devenir les pécheurs ». Vous y rencontrerez aussi notre Seigneur Jésus Christ qui l’a parcouru pour y vaincre les tentations et le diable, et en faire un lieu de victoire dans notre combat spirituel. Vous y avez sans doute déjà goûté. Notre vie religieuse dominicaine est un combat, les vœux que nous faisons sont nos armes qui nous permettent avec l’aide de la grâce de vaincre nos penchants mauvais, nos tentations si ancrées, nos peurs à prêcher l’Évangile. Le désert est le lieu où nous pouvons grandir dans l’obéissance, la chasteté et la pauvreté.

Le désert sera peut-être aussi votre champ d’apostolat : Dominique en fait l’expérience en Languedoc, il prêchait à des foules rétives. Le frère Jean-Joseph Lataste se lançant dans les prisons pour y prêcher. A votre tour vous êtes envoyés dans un monde où Dieu et la Bonne Nouvelle sont sans cesse oubliés et donc sont à annoncer de nouveau.

Ce sera aussi le lieu où vous vous retrouverez quand le maître de la vigne voudra tailler des sarments devenus trop gourmands pour que vous portiez plus de fruits, pour que votre amour du Christ se purifie et pour que votre prédication soit féconde. Des assignations arriveront, des projets devront être revus, des ministères changés, des charges acceptées. Votre vie vous semblera un exode, mais alors vous prendrez appui sur le Seigneur, sa présence ne vous manquera pas. Il vous accompagnera comme la colonne de nuée accompagnait Moïse et les hébreux dans leur route vers la terre promise. Dieu sera là pour vous donner nourriture, et boisson, pour vous donner sa loi, bref pour vous conduire pas à pas. Il vous donnera aussi des frères qui chemineront avec vous, qui seront en communion avec vous car nous avons en partage la même condition.

Le désert s’est enfin le lieu où le Seigneur viendra parler à votre cœur dans le silence de l’oraison, afin de vous rappeler pourquoi il vous a choisis pour le suivre, pour l’imiter et pour vivre avec lui dans l’Ordre de saint Dominique pour le prêcher avec flamme.

Là, dans le désert, vous tremperez votre parole dans le feu du creuset, là elle acquerra sa force, son poids d’amour et de conviction, sa puissance de parole d’expérience.

Vous verrez du pays.

Vous entrez sans retour dans le jardin des délices de la vaste religion de notre Père saint Dominique. Jardin où les plantes les plus belles de la sainteté exhalent leur parfum suave : les saints et les bienheureux de l’Ordre. Toutes ces figures qui démultiplient et réfractent la lumière de saint Dominique, Lumen ecclesiae. C’est lui qui vous accueille. Il vous donnera de vivre comme lui de l’Évangile, notre première règle de vie. Il vous apprendra encore la charité fraternelle : lui que chacun aimait car il aimait tout le monde, lui qui consolait les frères, et qui n’avait pas de pareil pour être joyeux au milieu d’eux.

Autour de lui, il y a les prédicateurs, les martyrs, les docteurs, les frères dévoués au service fraternel : prieurs et coopérateurs. Vous trouverez dans leur intercession un secours, dans leur vie un modèle, dans la communion avec eux une famille. Aujourd’hui l’Ordre fête l’apôtre des prisons le frère Jean-Joseph Lataste qui porta jusqu’aux détenues la parole de Miséricorde qui libère. Le frère Jean-Joseph ouvrit pour ses femmes condamnées le jardin de paix de la vie renouvelée par l’amour du Christ.

Mais si j’ose dire ce serait trop peu. Vous allez aussi vivre dans un jardin où vous côtoierez des frères en chair et en os, c’est surtout avec eux que vous vivrez. Ils vous aideront à vivre votre consécration dans la paix et la joie. Dans une atmosphère fraternelle, vous trouverez repos pour vos âmes, consolidation de votre foi, et soutien dans la charité. Là vous trouverez attention et respect. Vous trouverez aussi des exemples vivants de visage de saint Dominique, regardons-nous sous cette lumière de l’espérance, surtout nos anciens.

Ce jardin, c’est aussi le jardin du matin de la Résurrection, où sainte Marie-Madeleine rencontre son Maître bien aimé, sous les traits du jardinier. C’est aussi là que le Christ vient vous rencontrer quand il le veut, c’est lui qui plante et cultive ce jardin. Il vous consolera comme il consola sainte Marie Madeleine, mais plus encore il vous enverra prêcher comme il l’envoya vers les apôtres. Là, dans cette rencontre intime, il renouvellera votre de désir de prêcher, « va vers mes frères et dis-leur je monte vers mon père et votre Père ». Le jardin dominicain est le lieu de fortification de la mission.

Là, dans ce jardin, vous polirez votre parole dans la charité fraternelle, là elle acquerra la douceur qui touche les cœurs, son poids d’amour du prochain et l’ardent souci de son salut, sa puissance de parole prophétique.

Vous verrez du pays.

Mes frères, déjà profès solennels depuis peu ou depuis longtemps, votre présence autour de nos frères témoignent de la grande variété des itinéraires que vous avez parcourus et des pays que vous avez traversés. En accueillant nos frères nous sommes dans la joie. Nous sommes heureux de compter sur de nouveaux profès solennels, sur des apôtres fervents de la Bonne Nouvelle. Nous nous rappelons nous aussi notre profession solennelle et en quelque sorte nous la renouvelons ! Nous devons aussi être conscients que nous nous engageons avec eux. Nous nous engageons nous aussi jusqu’à la mort à leur donner de vivre leur vocation dominicaine. Nous comptons sur eux, ils peuvent compter sur nous.

Chers frères, la profession que vous émettez aujourd’hui devant nous et qui vous engage jusqu’à la consommation de votre vie, vous donne d’approcher plus encore de votre Seigneur et Maître, Jésus Christ que vous voulez suivre partout où il ira et partout où il voudra que vous alliez.

Vous verrez du pays.

Amen !

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