Homélie du Dimanche de Pentecôte - 15 mai 2016
fr. François Daguet

Il y a dix jours exactement, la veille de l’Ascension, à 18h, sur la rocade à hauteur de Colomiers, j’ai fait une expérience qui illustre quelque peu notre vie, humaine et chrétienne. Alors que nous avancions roue dans roue, ma voiture a calé et obstinément refusé de redémarrer. J’ai dû, en habit, descendre de la voiture pour la pousser sur le côté, tout en tenant d’une main maladroite le volant. Alors que je m’illustrais ainsi piteusement au milieu d’un concert de klaxons, une voiture s’arrête à côté de moi et son conducteur m’interpelle: « Mon Père, vous avez besoin d’aide?» Je lui explique ce qui m’arrive et il me dit: «Remontez, passez la seconde, je vais vous pousser et, en embrayant, vous allez repartir». Ce qui fut fait: j’ai pu rejoindre le couvent sans autre encombre. Je pourrais citer cette anecdote le jour où nous fêtons les anges gardiens, le 2 octobre, mais elle éclaire un peu, comme une image peut le faire, ce que nous célébrons aujourd’hui.

Bien souvent nous n’avançons dans notre vie qu’en nous fondant sur nos propres moyens. Ils permettent d’avancer, certes, mais lentement et au prix d’un labeur bien fatigant. Et nous ne nous appuyons pas suffisamment sur le secours que le Père nous envoie au nom de Jésus: l’Esprit-Saint. Bien sûr, ne matérialisons pas l’œuvre de l’Esprit: il ne supprime pas les tâches que nous avons à accomplir, il ne supprime pas toute peine, mais le Christ nous promet que son «joug est facile et le fardeau léger» (Mt 11,30). Le croyons-nous vraiment? Le drame de notre condition humaine est que nous sommes réduits, du fait de notre nature abîmée et amputée, c’est-à-dire privée de la grâce, à ne compter que sur les forces humaines. Cela n’empêche pas de réaliser bien des choses : planter des vignes, construire des maisons dit saint Thomas d’Aquin, mais il ajoute que l’homme livré à ses seules forces «ne peut accomplir tout le bien qui lui est connaturel, sans y manquer en rien». Même en transposant à notre époque, cela signifie que nous pouvons aller sur la Lune, construire des Airbus, édifier des tours de 829 m. de haut, mais que nous ne pouvons pas faire tout le bien pour lequel nous sommes faits. C’est que l’homme a été conçu par Dieu le Père pour vivre de ce concours de la nature et de la grâce de l’Esprit-Saint. C’est le péché qui a rompu cette alliance et qui nous laisse livrés à nos seules forces, bien limitées si on les rapporte au bien pour lequel nous sommes faits.
Bien sûr, le baptême nous redonne la grâce perdue, et les sacrements dont nous nous nourrissons la renouvelle sans cesse – c’est leur rôle. Mais la conjonction avec la nature n’est pas immédiate, et l’enjeu de notre vie est justement d’œuvrer à recouvrer cette alliance entre la nature et la grâce, le naturel et le surnaturel, le créé et l’incréé, alliance pour laquelle nous sommes faits. Il faut le vouloir, et il faut s’y employer, sans quoi nous retombons dans l’humain livré à lui-même. Un homme qui avance par ses seules forces est un homme qui avance à cloche-pied: il lui manque un moteur essentiel. Il avance un peu, mais il peine, il titube, et finalement il se casse la figure. En fêtant la Pentecôte, nous demandons au Père de nous renouveler dans l’Esprit, pour que nous puissions avancer avec nos deux jambes. Il ne peut nous le refuser. C’est le Christ qui nous le dit : «Si vous qui êtes mauvais savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du Ciel donnera-t-il l’Esprit Saint qui l’en prient» (Lc 11, 13).

Cela ne vaut pas seulement pour chacun individuellement, cela vaut aussi bien pour l’humanité dans son ensemble. Voilà à nouveau le drame du monde contemporain: il veut s’édifier par des moyens purement humains, sans s’appuyer sur le secours divin. Dans son orgueil, l’homme croit qu’il peut réaliser un monde bon par ses seules forces. C’est le mythe de Babel sans cesse recommencé, dont la tour de Doubaï est l’image éloquente. Dérisoire puissance de l’humanité qui se détourne de Dieu et qui montre chaque jour davantage qu’elle est incapable d’apporter la paix, qui est le bien premier, fondamental, auquel nous aspirons. Certes, le monde chrétien n’a pas toujours été en paix ni source de paix: mais justement, c’est parce qu’il a laissé l’humain – c’est-à-dire la puissance, l’orgueil, la vaine gloire – prendre le dessus. Depuis une trentaine d’année, à plusieurs reprises, les papes ont réuni à Assise des représentants religieux de toute l’humanité pour prier pour la paix, chacun dans sa tradition. En 1986 Jean-Paul II, méditant sur la première rencontre, décrivait ainsi l’expérience vécue: «Il a été rendu manifeste de cette manière que le monde ne peut pas donner la paix, mais qu’elle est un don de Dieu et qu’il faut l’obtenir de lui par la prière de tous.» Plus le monde s’enfonce dans la violence et l’iniquité, plus nous devons méditer les paroles de Jésus alors même qu’il annonce à ses Apôtres l’envoi de l’Esprit: «C’est ma paix que je vous donne, je ne vous la donne pas comme le monde la donne» (Jn 14, 27).

Depuis Jean XXIII, tous les papes, les uns après les autres, ont demandé pour le monde une nouvelle Pentecôte. Ne nous décourageons pas dans l’attente de ce don dont le monde a tant besoin. Supplions le Père d’envoyer son Esprit sur le monde pour qu’il le renouvelle et qu’il cesse de sombrer dans la misère de l’humain. André Malraux n’est pas un Père de l’Église, mais cet agnostique avait un sens aigu des réalités spirituelles. C’est lui qui, le premier, a diagnostiqué en mai 1968 une crise de nature religieuse. Peu avant sa mort, en 1975, il disait ceci (à Olivier Germain-Thomas): «Je ne donne pas trente ans à notre civilisation pour voler en éclat. A moins qu’elle ne retrouve le sens de la transcendance.» La prophétie s’est réalisée. Nous, chrétiens, nous demandons au Père d’envoyer son Esprit sur le monde, pour le sauver.

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