Homélie du (15 août 2016)

Assomption de la bienheureuse Vierge Marie

par

fr. Henry Donneaud

Nous sentons bien, cette année, comment les événements du moment, les événements du monde, lorsqu’ils deviennent graves, nous aident à mieux appréhender les vérités essentielles de notre foi, vérités qui nous semblent ordinairement plutôt lointaines et abstraites, hors de nos préoccupations.
Certes l’actualité est grave: rien moins qu’un risque de guerre religieuse généralisée. C’est ce que certains recherchent activement, diaboliquement, ce pourquoi ils tuent, massacrent, de la façon la plus barbare. Le risque pèse en particulier sur notre pays.

Alors l’Église nous invite à mettre à profit la solennité de l’Assomption de Marie pour mobiliser, raviver notre prière: prière pour la France, prière pour les chrétiens persécutés partout dans le monde, prière pour toutes les victimes du fanatisme, prière surtout pour la paix. Et comme le Seigneur veut que nous ne soyons pas des pantins entre ses mains, mais, tous et chacun, des acteurs libres et responsables de l’histoire, notre prière de ce jour, comme toute prière, vise d’abord et essentiellement la conversion des cœurs, de nos cœurs, de tous les cœurs, leur ajustement à la volonté de Dieu, afin que ce soit cette divine volonté d’amour qui s’accomplisse, et non le dessein du Diable.

Pourquoi alors ce recours si particulier à la Vierge Marie au jour de son Assomption? Nous ne pouvons nous contenter d’en appeler à la tradition française initiée par le roi Louis XIII en 1637, quand il voulut rendre au grâce à Marie pour la défaite des ennemis de la France et obtenir par son intercession la naissance d’un fils et successeur sur le trône. Il faut aller plus profond.
Nous n’invoquons par Marie comme les Athéniens invoquaient Athéna pour qu’elle écrase les ennemis de la cité et leur donne la victoire en toutes leurs entreprises guerrières. Où se trouve le secret de la toute puissance d’intercession de Marie? D’où provient qu’elle soit pour tous ceux qui l’invoquent une mère aimante, pleine de prévenance pour toutes les demandes de ses enfants?

Ce que nous célébrons aujourd’hui s’apparente à un triomphe, à une récompense privilégiée: Marie, au moment de sa mort, a été directement élevée au Ciel, non seulement en son âme, comme tous les autres saints, mais en son âme et en son corps, de sorte que, elle et elle seule, parmi tous les enfants des hommes, siège en plénitude dans la gloire aux côtés de son Fils. En elle, l’œuvre de Dieu est parfaitement et définitivement achevée. Marie n’a plus rien à désirer et attendre pour elle; elle est en tout son être pleinement associée à la vie de Dieu, et donc aussi à l’accomplissement du salut que Dieu veut pour les autres, pour l’humanité entière.

D’où lui vient cette prérogative? Relisons la magnifique oraison qui a ouvert notre célébration:
«Vénérant en ce jour l’Assomption de la Vierge, nous espérons ton secours, Seigneur. Aujourd’hui la sainte Mère de Dieu a goûté la mort temporelle mais elle ne pouvait rester captive des liens de la mort, elle qui enfanta ton Fils, notre Seigneur, lorsqu’il se fût incarné.»
C’est parce qu’elle est la mère du Sauveur que Marie est introduite, dès le moment de sa mort, dans la plénitude de la vie divine, en son corps et en son âme. Et pourquoi le fait d’avoir été la mère du Sauveur lui vaut-il cette grâce unique? Toute maternité implique de soi un lien d’union intime tout particulier avec son enfant, union physique, psychologique et affective sans pareille. Mais il y a beaucoup plus pour Marie. Elle n’a pas seulement mis au monde, aimé et éduqué son fils comme toutes les mères. Elle a accueillie dans sa chair Celui que depuis toujours elle désirait par tout elle-même comme son Sauveur et son Dieu. Elle s’est rendue totalement disponible à son œuvre de salut, dès le Fiat de l’Annonciation, et elle n’a ensuite jamais cessé de collaborer de tout son être, de tout son cœur, à son œuvre divine de Salut.

Comment a-t-elle collaboré si parfaitement, comme mère et comme compagne remplie d’amour? Non pas en prêchant, guérissant, accomplissant des miracles, comme son Fils, mais en le suivant silencieusement jusqu’au bout, en acquiesçant totalement à son œuvre, même sans la comprendre, mais en l’accueillant comme le dessein mystérieux du Seigneur. Elle seule, au pied de la Croix, restait auprès de Jésus, non pas seulement physiquement, mais spirituellement, par l’union de son cœur à celui de son Fils. Alors que Jésus menait jusqu’où bout le combat de l’amour, elle et elle seule coopérait à ce combat par l’union amoureuse totale de son cœur; elle s’y est unie au moment même où Jésus le menait. Elle a comme mené avec Jésus ce combat de l’amour, d’un amour total qui se laisse vaincre par le mal et qui, du fait qu’il a été jusqu’au bout du don de soi, a définitivement vaincu le mal. Marie a donc été associée comme aucune autre créature à ce combat total et définitif. Elle qui fut unie à Dieu de tout son être durant le combat radical du salut de l’humanité jusqu’à la croix, comment la mort aurait pu l’engloutir?

C’est cette totale union de cœur et d’esprit avec son Fils durant sa vie terrestre qui lui a valu, dès l’instant de sa mort, de lui rester totalement unie, au Ciel, en son corps et en son âme. Son union de cœur à son Fils ayant été totale, sans aucune réserve, la mort, pas plus qu’en son Fils, n’a trouvé en elle la moindre prise: «Dieu l’a ressuscité, le délivrant des affres de la mort, car il n’était pas possible qu’il fût retenu en son pouvoir» (Ac 2, 23). Les saints, eux, durant tout leur pèlerinage sur la terre, ont dû grandir peu à peu dans une union progressive de plus en plus forte avec le Sauveur, luttant en eux contre le péché; au moment de la mort, si leur âme monte directement dans la Gloire du Christ, la séparation d’avec leur corps traduit encore comme un résidu de toutes ces imperfections qui les ont affectés, et que seule la fin du monde résorbera pour eux définitivement par la glorification de leurs corps. Marie, au contraire, parfaitement unie au Seigneur dès son Immaculé conception, a pu rester unie au Sauveur sans aucun écart durant toute sa vie, assumant une parfaite coopération à l’œuvre du Salut. C’est ainsi que, Mère du Sauveur sans cesse unie à son Fils, elle est devenue Mère de tous les hommes sauvés par son Fils.

De là, frères et sœurs, la puissance si paradoxale de sa maternité sur toute l’Église, sur toute l’humanité en quête du salut et de la vie. De même qu’elle a collaboré au combat de son Fils jusqu’au plein accomplissement de l’amour miséricordieux par la mort sur la Croix et la résurrection, elle collabore maintenant, par son intimité d’amour avec le Christ vainqueur et glorieux, à l’enfantement de tous les enfants de Dieu, de toute l’humanité nouvelle. De même qu’elle a enfanté le corps du Sauveur en ce monde et l’a suivi jusqu’à son sacrifice sur la Croix, elle enfante littéralement ce monde nouveau qu’est l’Église, le corps total du Christ et l’accompagne dans sa croissance.
Cet enfantement, comme l’a évoqué pour nous la première lecture, de l’Apocalypse, reste pour une part douloureux. L’Église enfante douloureusement ses enfants que nous sommes, tous si profondément liés au monde du péché, malgré notre baptême, et sans cesse menacés par le grand dragon, qui cherche à nous dévorer, en nous détournant de la vie nouvelle et de ses combats. Marie participe à ce combat comme reine du Ciel, en continuant de fouler au pied cet antique serpent. Et comment combat-elle, par quelle puissance? Par la seule puissance d’amour du Crucifié mort et ressuscité! Certes pas en attisant les armes de la discorde, de la violence, de la vengeance, des incompréhensions culturelles ou des haines confessionnelles, des guerres politiques, sociales ou religieuses. Mais au contraire en continuant de collaborer au combat du seul Sauveur, c’est-à-dire très concrètement en coopérant à la conversion des cœurs à l’image du Cœur de son Fils qui a aimé jusqu’au bout, en inclinant chacun de nos cœurs toujours plus vers le pardon, la miséricorde, l’amour sans limite ni frontières, l’amour des ennemis, le don de soi au service du prochain, surtout les plus pauvres, des malades, des isolés, des étrangers.

Ne demandons pas à Marie ce qu’elle ne veut pas nous nous donner, ce que le vieil homme réclame à toutes sortes de fausses divinités à travers de fausses religions ou de fausses idéologies. Demandons-lui ce qu’elle a elle-même su recevoir en plénitude, dès sa conception, la grâce de la vie nouvelle, la grâce de l’amour miséricordieux de Dieu répandu en nos cœurs. Demandons-lui de nous enfanter toujours plus à l’image du Fils aîné, à l’image de celui qui a mené jusqu’au bout le combat de la seule vraie vie, celle qui coule de son côté transpercé et nous rend imitateurs de Dieu, amis de Dieu. Demandons-lui de nous laisser revêtir comme elle des seules vertus qui feront de nous des hommes et des femmes conformes à leur vocation, les vertus qui nous font en vérité ressembler à Dieu, vivre comme Dieu, avec Dieu: la foi, l’espérance et la charité, la confiance, l’humilité et la miséricorde. Et, plus profond encore, demandons-lui d’aviver en nous le désir de ces biens divins, le désir de cette vie avec Dieu et en Dieu, désir sans lequel nous resterons comme des étrangers, sans yeux, sans oreilles sans cœur pour attendre, pour chercher et pour accueillir ce que le Seigneur a préparé pour nous, rien moins que devenir ses amis, pour l’éternité.

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