Homélie du 7e Dimanche du T.O. - 24 février 2019

Les méchants… c’est nous

par

fr. François Le Hégaret

Que faire face aux méchants ? Voilà la première fois que Jésus aborde la question des relations des disciples entre eux et des disciples avec le monde. Il vient de choisir les douze apôtres, et, nous rapporte l’évangile de saint Luc, une foule nombreuse de ses disciples vient à lui. Jésus prend alors la parole pour prononcer les béatitudes (c’est l’évangile de dimanche dernier), puis nous avons notre texte d’aujourd’hui. On aurait donc pu s’attendre à ce que Jésus parle d’abord des relations de charité et d’amitié qui existent entre les disciples du Christ. Mais Jésus a préféré aborder la question de notre relation avec les méchants. Et cela ne concerne pas les seules relations que nous devons avoir face aux ennemis du Christ et de l’Église. Le Christ nous interroge sur nos relations face à nos ennemis à nous, face aux ingrats et aux méchants, qu’ils soient membres ou non de la communauté chrétienne, qu’ils soient dans notre propre paroisse, notre communauté, notre famille, ou non.

Si Jésus agit ainsi, il en donne lui-même la raison. Je cite : « Si vous aimez ceux qui vous aiment quel gré vous en saura-t-on ? Car même les pécheurs aiment ceux qui les aiment » (v. 32). Jésus veut donc montrer quelle est la spécificité de l’union des disciples du Christ. Celle-ci ne prend pas sa source dans des relations d’amitié humaine, même si elle ne les exclue pas, mais elle se manifeste particulièrement dans la difficulté, quand l’amitié humaine semble impossible, comme entre des ennemis.
La dernière fois que nous avons dit « méchant » à quelqu’un, nous devions avoir huit ans ! Qui sont alors ces méchants dont parle le Christ ? Quelles sont ces personnes mauvaises qu’a pu rencontrer Jésus et que nous pouvons croiser à notre tour ? On peut certes penser à ceux qui ont condamné Jésus, à tel persécuteur de l’Église ou à telle personne publique que l’on n’aime particulièrement pas. Mais Jésus est beaucoup plus concret, il parle de ceux qui disent du mal et diffament, qui frappent ou volent. Il parle de ceux qui s’en prennent à notre réputation pour détruire les amitiés que nous pouvons avoir, de ceux qui mettent notre patience et notre douceur à l’épreuve, qui font monter en nous la colère, de ceux qui gaspillent et dilapident l’argent et les biens matériels qu’ils peuvent recevoir de nous tout en réclamant constamment. Bref, c’est notre condition même de disciple qui est attaquée. Car si le chrétien est celui qui veut aimer son frère, qui veut lui pardonner et l’aider dans ses difficultés, le méchant est celui qui abuse, volontairement ou non, de tout cela.

Ce méchant-là est-il à rejeter ? La réponse du Christ est très claire : « Aimez vos ennemis, faites du bien et prêter sans rien attendre en retour » (v. 35). C’est donc non. Mais Jésus sait très bien que cela n’est pas facile et que cela demande une véritable conversion. Le vrai disciple est celui qui va aimer autrui malgré toutes les difficultés, tous les obstacles : ingratitude, haine, calomnie ; il va lui falloir pardonner jusqu’à 70 fois 7 fois (Mt 18, 4). Il lui faudra toujours vouloir le bien de l’autre malgré sa méchanceté.

Pour nous conduire à cela, Jésus nous invite à tourner notre regard vers le Père : « Soyez les fils du Très-Haut, car il est bon, Lui, pour les ingrats et les méchants » (v. 35). Celui qui donne aux ingrats et aux méchants, c’est Dieu. Et les ingrats et les méchants dont il parle, c’est d’abord nous (cf. Col 1, 21). Car combien de fois avons-nous détourné à notre profit l’amour de Dieu, sa miséricorde et ses dons ? Combien de fois avons-nous utilisé pour le mal les biens que Dieu donnait ? Et à chaque fois, l’amour de Dieu ne nous a pas fait défaut, il a toujours rectifié notre volonté pour la conduire vers le bien. Et si cela n’est pas encore réalisé en nous pleinement, l’action de Dieu se poursuit jour après jour. Celui qui contemple Dieu et son œuvre est bien conscient de tout cela. Nous savons que la miséricorde de Dieu n’est pas vaine, à notre tour de la manifester pour nos frères (cf. v. 36).
D’ailleurs, le Christ ne s’est pas contenté d’enseigner, il a aussi mis en pratique ce qu’il enseignait. La plus grande illustration en est ce qui s’est déroulé lors de la Passion. Frappé, insulté, humilié, dépouillé de son manteau et de sa tunique, le Christ a pardonné à ses agresseurs et leur a donné le plus grand bien qui soit, l’accès à la vie éternelle. Les disciples, quant à eux, l’ont rejeté, renié, abandonné : le Christ est pourtant venu à leur rencontre le soir de Pâque.

En nous demandant de ne pas juger, de ne pas condamner, de remettre et de donner (v. 37), le Christ nous appelle donc à être de vrais disciples à l’image du Maître, unis les uns avec les autres dans une seule Église. Ce qui doit nous réunir, ce qui doit être le premier entre nous, c’est cet amour que nous avons reçu de Dieu, non notre sentiment ou la chaleur de nos échanges. Voilà la véritable mesure, que nous avons déjà reçue du Seigneur, tassée, secouée, débordante, et qui n’est pas près de s’épuiser. En ces temps troublés pour les disciples du Christ, où le péché d’un nombre important de ministres de l’Église affecte le Corps tout entier, où la tentation de l’abandon ou du soupçon systématique peut nous guetter, que cet amour miséricordieux du Christ soit notre joie et notre unité.