Homélie du (11 avril 2017)

À la rencontre de Celui qui vient sauver son peuple

par

fr. François Daguet

Cette célébration est étonnante, et nous plonge dans un embarras perceptible. Nous avons commencé en acclamant Jésus, à la suite des Hébreux, à son entrée à Jérusalem, nous l’avons reconnu comme roi, fils de David, envoyé du Seigneur. Et nous allons entendre le récit de sa condamnation et de sa mort sur la Croix, cinq jours plus tard. Après l’euphorie, le drame ; après l’adoration, la détestation. Versatilité des foules ? Sans doute. Elle est de toutes les époques. Manipulation de la foule ? Également, elle n’est pas moins fréquente, et le métier de sophiste est le plus ancien métier du monde, contrairement à ce que l’on dit de l’autre, car il a commencé avant, avec le serpent tentant la femme. Mais on aurait beau jeu d’incriminer la foule, de se réfugier derrière un phénomène collectif, pour s’exempter de sa responsabilité. Car, s’il y a versatilité, c’est d’abord celle de notre propre cœur qui passe si vite de l’enthousiasme pour le Christ à son abandon, de la sequela Christi à la fuga Christi.

Ne nous trompons pas : ce n’est pas seulement un drame qui s’est passé il y a deux mille ans dont nous faisons mémoire, mais c’est le drame de notre vie qui se joue aujourd’hui devant Dieu. Le drame de notre infidélité, de notre faiblesse, de notre péché. Car qui a mis Jésus à mort ? On a longtemps répondu : « Les Juifs », et on sait quel usage les chrétiens ont fait, à certaines époques, de cette incrimination. Mais on comprend mieux aujourd’hui qu’il faut corriger un tel regard. Le concile Vatican II a tenu à l’affirmer clairement, pour mettre fin à cette erreur, qui est une faute : « Encore que les autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps », dit la Déclaration sur les religions non chrétiennes, qui continue ainsi : « Le Christ […] s’est soumis volontairement à la Passion et à la mort à cause des péchés de tous les hommes et pour que tous les hommes obtiennent le salut » (Nostra aetate, 4). « C’est en lui-même, dit encore le Concile, que l’homme est divisé » par le péché (Gaudium et spes, 13). Tous les hommes, et donc d’abord moi.

Dans le chassé-croisé si étonnant de cette liturgie, nous croyons que c’est nous qui allons acclamer Jésus, mais c’est lui qui vient pour nous guérir de notre péché. Il vient pour me pardonner mon péché, et il le fait par son Sang. Dans une de ses pensées (8H recto), Blaise Pascal fait dire à Jésus : « Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi. » Et moi, je dois reconnaître que lorsque j’ai préféré les biens sensibles, c’est moi qui ai flagellé ton corps, lorsque j’ai cédé à la vaine gloire, j’ai craché sur toi, et lorsque l’orgueil m’a possédé, j’ai enfoncé telle épine dans ton crâne.

Vous connaissez sans doute la représentation du Christ aux outrages par Fra Angelico. Ce Christ Roi aux yeux bandés est outragé par les crachats d’une tête sans corps, par les gifles d’une main sans bras, par le bâton que personne ne semble tenir. Les historiens de l’art débattent encore pour savoir le sens de cette représentation. Je crois que Fra Angelico a voulu par là signifier que c’est chacun de nous, que c’est moi qui suis l’auteur de ces outrages par mes propres fautes. Et ce sont celles-là qu’il veut prendre sur lui pour m’en délivrer.

Sur le feuillet de Pascal, le dialogue continue entre le Christ et chacun : « C’est mon affaire que ta conversion ; ne crains point et prie avec confiance », « si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur », mais « je t’aime plus ardemment que tu n’as aimé tes souillures ». Voilà l’échange qui doit habiter notre Semaine Sainte, la rencontre que je dois faire maintenant avec mon Sauveur.

Encore un mot. À lire les évangiles, il semblerait que, dans le drame de la Passion du Christ, il n’y ait que deux acteurs : lui-même et la foule qui l’entoure. Mais il y a aussi ceux que l’on ne voit pas, les indifférents à ce qui se passe. J’ai souvent essayé d’imaginer la réaction d’un habitant de Jérusalem croisant par hasard Jésus chargé de sa Croix en route vers le Golgotha. Nous allons rencontrer le nommé Simon, originaire de Cyrène, réquisitionné pour porter la Croix. Mais il y a ceux qui n’ont rien porté, qui sont rentrés chez eux, qui se sont détournés, sans égard pour cet homme qui marche vers sa mort. La foule des indifférents. Elle aussi est de toutes les époques. Voyez la nôtre, elle n’est pas en reste. Combien d’hommes aspirent à être sauvés, combien se soucient de rencontrer leur Sauveur ? Nous qui connaissons, par grâce, le drame de notre vie, et celui de toute vie, nous devons amener tous ces hommes à Jésus, car il veut aussi les sauver. Mais nous n’aimons pas suffisamment. Dans une lettre de Geneviève de Gaulle-Anthonioz, j’ai relevé ceci : « Je sais maintenant une fois de plus combien je suis faible et vulnérable, j’ai honte de mon pauvre amour. Il n’y a pas grand-chose à faire que de se jeter dans la Miséricorde de Dieu. Et pourtant, comme il faudrait aimer enfin Celui que nous voyons méconnu et trahi de toutes parts. On a mal de cette méconnaissance du sacré, de la transcendance de Dieu, de sa présence dans l’Eucharistie. La confusion des esprits — et parmi les plus généreux — est parfois incroyable » (9 juillet 1968).

Cette semaine, avec chacun de nous, ce sont tous les hommes qui doivent rencontrer Celui qui est venu les sauver.

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