Homélie du 17 May 2020 - 6e Dimanche de Pâques

Accueillir l’Esprit

par

fr. François Daguet

Lors du deuxième dimanche de Carême, où nous avons médité l’épisode de la Transfiguration de Jésus, nous avions dit qu’il voulait non seulement fortifier ses apôtres — et nous-mêmes — en prévision de sa Passion à venir, mais encore leur révéler ce pour quoi nous sommes faits : vivre de la vie même de Dieu, au sein de notre vie humaine. En laissant transparaître sa divinité, dans son humanité, Jésus nous montrait que, nous aussi, notre humanité a vocation à être habitée par sa vie, et c’est ce que l’on nomme la grâce du Saint-Esprit.

C’est pourquoi, le soir de la Cène, dans le passage que nous venons d’écouter, il annonce l’envoi de l’Esprit de vérité, d’auprès du Père. C’est là, si j’ose dire, le but de tout ce qu’il a vécu : sa passion, sa mort, sa résurrection. Tout n’est pas accompli au matin de Pâques, tout est en vue du don de l’Esprit, que nous célébrerons à la Pentecôte, mais que nous contemplons dès maintenant. Ce devrait être la cause de notre joie profonde, quelle que soit la situation où nous nous trouvons, dans l’enthousiasme ou dans la peine, en liberté ou en prison. Le Père, dans son bon plaisir (εύδοκία), veut nous restaurer dans toute notre grandeur, et c’est ce que réalise le don de l’Esprit. Saint Irénée de Lyon l’exprimait dès le IIe siècle en des mots admirables : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu. » Cette vision de Dieu, nous la possédons déjà par la foi, qui nous donne de le connaître, avant de le voir face à face au terme de notre vie. Nous sommes des êtres restaurés par l’Esprit Saint, et voilà pourquoi nous devons vivre en enfants de lumière. Cette présence de l’Esprit paraclet, c’est la joie du chrétien.

À cette promesse du don de l’Esprit, le Christ ajoute une incise sur laquelle il nous faut nous arrêter quelques instants. Cet Esprit, dit Jésus, « le monde est incapable de le recevoir, parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas ». Il y aurait comme une incompatibilité entre l’Esprit et le monde. Vous savez que le monde, dans l’Évangile selon saint Jean, a comme deux faces opposées. D’un côté, Jésus vient de le dire, le monde ne connaît pas l’Esprit. D’un autre côté, « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16) pour le sauver. Sous ces deux figures gît une vérité importante. Le monde est bon en tant que c’est l’amour de Dieu qui l’a créé et c’est ce même amour qui veut le sauver. Mais, en tant qu’il reste livré à lui-même, à ses propres forces et déterminations, le monde ne peut l’accueillir. Voilà l’ambivalence du monde par rapport à Dieu : il est à la fois digne d’amour, et il contient en lui des ferments qui s’opposent au Créateur et Sauveur.

Il me semble que ce double regard sur le monde peut nous aider à éclairer l’épreuve qu’il connaît aujourd’hui. Comment éclairer par l’Écriture cet épisode de la vie présente du monde ? Il me semble que nous sommes en train de revivre l’épisode de Babel. Vous connaissez le sens du récit symbolique du livre de la Genèse à ce sujet. La tour de Babel, si souvent représentée dans la peinture flamande, représente la tentative humaine d’édifier un monde sans Dieu. La tour si haute qu’elle touche le ciel dit la volonté du monde de se faire l’égal de Dieu. Et le récit biblique nous fait comprendre qu’il n’y parviendra jamais. La destruction de la tour signifie l’interdiction faite à l’industrie humaine d’édifier un monde sans Dieu, de se sauver sans Dieu.

De fait, à quoi assistons-nous en ces jours ? Alors que le monde s’unifie, que la puissance de l’industrie humaine apparaît sans limite, que les hommes entendent devenir maîtres de la vie et de la mort, un micro-organisme, un virus, met à bas en quelques semaines tout l’édifice. La tour toute-puissante menace de s’effondrer sur elle-même. Ce que nous rappelle cette crise sanitaire, c’est ce que le monde ne veut pas reconnaître : qu’il ne peut se sauver lui-même, qu’il ne peut à lui seul apporter le bonheur aux hommes.

Mais alors, qu’en est-il de la présence de Dieu au monde dans sa déréliction ? La question que tous se posent ne peut manquer de surgir : où est la rédemption ? La venue du Christ, il y a deux mille ans, l’envoi de l’Esprit promis changent-ils la face du monde ? L’Esprit est-il de nature à mettre fin à la pandémie qui nous paralyse ? On ne saurait éluder cette objection. Pour y répondre, il faut se référer à l’Écriture, comme toujours. Il y a un épisode de l’Évangile qui n’est pas sans rapport avec le moment que nous vivons. C’est lorsque Jésus est interpellé à propos des victimes d’une exaction de Pilate, ces Galiléens dont le sang a été mêlé à celui de leurs sacrifices (Lc 13, 1-5). La réponse de Jésus, loin d’être consolante, est bien plutôt déroutante : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Il s’agit bien de victimes innocentes, dans le premier cas de la violence d’un despote, et dans le second, du hasard. On pourrait ajouter, osons le faire : « Et ces milliers de victimes du Covid-19, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres qui ont été épargnés ? » Et la réponse de Jésus serait la même : « Pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. »

Qu’est-ce que la conversion a à voir là-dedans ? Est-elle de nature à guérir les malades du Covid ? Assurément non ! Ce que Jésus veut nous faire comprendre, c’est que le jeu des forces humaines, comme le jeu des forces de la nature, qui sont souvent iniques et violentes, ne peut être empêché, que le monde livré à lui-même est marqué par le mal et l’absurdité. Jésus nous fait progressivement comprendre que la seule réponse à l’absurdité du monde, c’est Lui et, pour nous, de nous attacher à Lui. Le monde sans Dieu est condamné à l’absurdité, fût-ce celle de la souffrance et de la mort. La seule façon de ne pas périr dans l’absurdité, c’est de se convertir. Cela ne supprimera pas la mort physique, l’iniquité et la souffrance, mais nous savons, dans la foi de ce temps pascal, que Jésus est venu nous apporter la vie qui ne passe pas.

Voilà pourquoi le monde ne connaît pas l’Esprit et ne peut le recevoir. Le monde sans Dieu, c’est Babel perpétuellement recommencée, dans son édification comme dans sa chute. Et la seule réponse, c’est que nous recevions, nous, l’Esprit que le monde ne peut recevoir. La rédemption du monde passe par nous. Elle est commencée, par l’œuvre du Christ et depuis elle, mais elle n’est pas encore accomplie. Elle le sera à la fin des temps et, dans cet entre-deux qui est le nôtre, nous sommes invités à vivre déjà de la vie qui ne passe pas, par l’Esprit que le Christ nous promet d’envoyer d’auprès du Père. Et c’est ainsi que nous rendrons compte de l’espérance qui est en nous, à quoi saint Pierre nous invitait (1 P 3, 15).