Homélie du 6e dimanche du Temps pascal - 6 mai 2018

Aimer dans l’Esprit de vérité

par

fr. Jean-Miguel Garrigues

Les lectures de la liturgie de ces derniers dimanches du temps pascal nous préparent progressivement à la fête de la Pentecôte, à partir du discours après la Cène où Jésus a parlé longuement et de diverses manières sur l’amour à ses disciples. En effet, c’est l’Esprit-Saint qui « répand l’amour de Dieu dans nos cœurs » (Rm 5, 5), et il faut que nous soyons préparés pour comprendre ce qu’est ce don de l’amour véritable. C’est dans le Quatrième Évangile et dans la Première lettre de saint Jean, entendus ce dimanche, que nous trouvons les plus profonds enseignements sur l’amour que Dieu nous donne pour que nous le fassions nôtre.

Ce qui frappe beaucoup dans ces passages johanniques est la convergence entre l’amour de Dieu et du prochain d’une part, et les commandements de la Loi morale, les dix commandements du décalogue, de l’autre. L’amour c’est la vie, c’est ce qui anime le comportement du chrétien pour que son agir soit plus que simplement moral, qu’il soit théologal, et donc un commencement de la vie divine en nous. S’il n’y a pas en nous l’amour de charité, il n’y a pas la vie ; notre vertu elle-même, satisferait-elle formellement aux exigences de la Loi de Dieu, est en fait morte. En même temps l’amour a besoin des repères, de boussole, de cette vérité objective du bien qui nous est rappelée par les commandements de Dieu.

Certains ont pensé que le don de soi suffisait à l’amour. La générosité du don serait la mesure certaine et infaillible qui nous garantirait que nous sommes dans l’amour. Et pourtant saint Paul nous a prévenus. Dans le grand hymne à la charité de sa Première lettre aux Corinthiens, il nous dit : « Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien » (1 Co 13, 3). Autrement dit, je peux faire des actes de don, de dépossession de moi-même extrêmement généreux… et qu’ils ne soient pourtant pas des actes de charité. Je peux donner tout ce que j’ai, je peux même faire le sacrifice de ma vie, et ne pas être dans la charité. Pensons par exemple à ces milliardaires qui laissent une grande partie de leurs biens à des fondations de bienfaisance. L’un d’eux, très célèbre, a récemment donné de son vivant la moitié de sa fortune à des œuvres. Peut-on dire que de tels actes humanitaires sont par eux-mêmes des actes de charité ? Dans quelle mesure ces bienfaiteurs ne cherchent-ils pas eux-mêmes et leur propre gloire, à travers leurs dons généreux qui les rendront célèbres à travers des œuvres qui porteront leur nom ?

Saint Paul nous dit quelque chose de plus radical encore : je peux faire le don de ma propre vie et ne pas être dans la charité. Au service de toutes les grandes causes, et surtout des plus radicales, il s’est trouvé des hommes et des femmes pour sacrifier leur vie. Était-ce nécessairement de la charité ? Là aussi, il faut regarder de plus près. Par fanatisme, on peut aller jusqu’au don total de sa propre vie pour une cause qui n’est pas bonne, car elle ne fait pas vraiment le bien. Ce fut les cas de militants de causes qui conduisaient à des régimes idéologiques totalitaires responsables de grands crimes d’état. Certes, ces militants ont fait le don généreux de leur vie, mais était-ce un don de charité ? Aujourd’hui il y a des personnes qui se veulent des « martyrs » et qui sont reconnus tels dans certaines religions, parce qu’ils se sacrifient pour tuer des innocents à travers le terrorisme. Sont-ils authentiquement des martyrs, agissent-ils par charité ?

C’est là que l’objet du don est décisif, au moins aussi important que l’acte du don. C’est l’entrecroisement des deux qui nous permet de dire que nous sommes dans la charité, dans l’amour qui nous vient de Dieu. C’est cela même que nous dit Jésus dans l’évangile d’aujourd’hui : « Si vous êtes fidèles à mes commandements, vous demeurerez dans mon amour » (Jn 15, 10). On ne peut pas garder les commandements sans demeurer dans l’amour du Christ, mais on ne peut pas non plus demeurer dans son amour sans garder les commandements. Il y a là une double dimension de l’amour véritable qui doit être tenue ensemble, et ce n’est pas facile. La générosité du don de soi ne suffit pas à garantir la charité ; mais en même temps, sans ce don de soi, un simple moralisme qui se contenterait d’appliquer fidèlement les commandements mais ne serait pas animé par la charité ne serait vertueux que formellement. Il y a des personnes qui sont comme des forteresses de vertu. On peut les admirer mais c’est rare qu’elles suscitent de l’amour : elles mettent à distance plutôt qu’elles n’attirent. En revanche, d’autres vivent l’amour d’une manière si purement sentimentale qu’il est inconstant parce que privé de boussole dans le discernement de l’objet du don. Il y a des moments où, pour le bien de quelqu’un, il faut accepter de faire souffrir cette personne, de lui faire mal pour ne pas lui faire du mal. Tous les parents le savent. L’élan du don ne suffit pas. Je dois me demander : est-ce que ce que je donne est bon ? Est-ce que cela fait du bien ou fait du mal ? Et ce n’est pas mon sentiment qui peut me le dire. Je peux être dans un sentiment de grand empathie affective vis à vis du prochain, ou de grand enthousiasme par rapport à un idéal, et être en train de m’égarer hors du véritable amour, hors de la charité.

Que le Seigneur nous aide, à travers les passages de l’Écriture que nous propose la liturgie, à avancer dans nos actes vers l’amour véritable. Aimer en vérité c’est se donner pleinement, mais seulement pour faire le bien. Voilà la véritable amitié dont nous parle Jésus dans l’Évangile d’aujourd’hui : « Je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 15). Autrement dit : je vous ai donné ce que j’avais de meilleur, de plus précieux. L’amour d’amitié veut le bien de l’autre ; et, quand cette amitié vient de Dieu et nous unit à lui, elle devient charité. Voilà la charité que « Dieu répand dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Soyons des chrétiens qui vivent de cet amour : ni seulement de paroles, ni seulement de sentiments, mais en actes et en vérité !