Homélie du 33e Dimanche du T.O. - 13 novembre 2016

Attendez-moi avec constance

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Chaque dimanche avec l’Évangile nous sommes conduits en Terre sainte. Aujourd’hui (Luc 21) nous voici avec Jésus à Jérusalem.
« Iérousalem » est la clé de la théologie de l’Évangile de saint Luc que nous avons suivi toute cette Année C. Pour saint Luc, Jérusalem est la ville où tout commence et tout s’achève, « le pôle du monde et la cité du grand roi » (Ps 47).
Souvenez-vous  : c’est à Jérusalem, au Temple, que Jésus est présenté dès sa circoncision le 8e jour ; à Jérusalem qu’il enseigne les docteurs de la Loi quand il a 12 ans ; « en vue de Jérusalem » qu’il « affermit sa face alors qu’allaient s’accomplir les jours de son enlèvement » (Lc 9, 51) ; sur Jérusalem qu’il pleure l’inhospitalité de la ville qui tue les prophètes ; à Jérusalem qu’il chasse les vendeurs du Temple ; à Jérusalem qu’il enseigne ; à Jérusalem qu’il est acclamé comme roi-messie, puis hué par la foule et crucifié ; à Jérusalem enfin qu’il apparaît ressuscité ; à Jérusalem au Cénacle qu’il fonde l’Église, répand l’Esprit-Saint et envoie ses disciples en tous lieux.
Puisque nous sommes à Jérusalem, permettez que je fasse le guide en Terre sainte. Le Mont des Oliviers est le meilleur point de vue pour découvrir la ville sainte.
Face à vous, chers pèlerins, l’esplanade majestueuse qui portait jadis le Temple, merveille du monde antique et légitime fierté d’Israël. Ainsi que le prophétisait Jésus, il n’en reste effectivement pas « pierre sur pierre »  : en l’an 70 Titus a rasé la ville sainte ; celle-ci, après la 2nde Révolte juive, en 135, devient sous Hadrien une ville nouvelle  : Aelia Capitolina, dévouée aux dieux du Capitole romain, interdite aux Juifs. L’esplanade dévastée et longtemps abandonnée est occupée depuis le VIIe siècle par les mosquées du Dôme du Rocher et d’Al Aqsa…, certes chefs d’œuvre d’architecture arabo-byzantine, 3e lieu saint des Mahométans, mais insulte permanente pour les juifs.
Mystérieusement ce pays de pierres et de soleil garde pour nous son pouvoir d’évocation de l’Évangile. Les guides de la période byzantine montraient aux pèlerins des IVe-VIIe siècles 3 grottes abritées par 3 basiliques, aidant à déchiffrer la complexité de ces lieux chargés d’histoire   :
1. À main gauche, à l’horizon, environ à 10 km, la grotte de Bethléem où naquit le Sauveur.
2. Ici même où nous nous trouvons, sur le Mont des Oliviers, la grotte où Jésus enseigna le Notre Père à ses disciples.
3. Et juste en face de nous, au-delà de l’esplanade, la grotte creusée en sépulcre pour déposer le corps de notre Rédempteur après sa mort en croix.
Une question ? Où est cette grotte du sépulcre ? Et bien, vous voyez le Dôme du Rocher, devant nous, au 1er plan, doré et scintillant… juste derrière se trouvent 2 dômes gris d’allure plus modeste. Ils recouvrent sous un même et vaste édifice l’ancienne carrière qui se trouvait alors à l’extérieur de la ville sainte ; c’est là en effet que Jésus fut crucifié et mis au tombeau ; là qu’il apparut à Magdeleine ; là, 1000 fois hélas, que Hadrien érigea son temple aux dieux capitolins ; là, grâce à Dieu, que sainte Hélène sut fouiller pour retrouver la sainte Croix ; là donc que son fils Constantin consacra en 335 le Saint-Sépulcre, dont on aperçoit une partie remaniée au gré des vicissitudes de cette ville tumultueuse.
Mais, dites-moi, frères et sœurs, vous n’êtes tout de même pas venus ici pour faire du tourisme ! Pas plus que Jésus… Jésus qui justement reproche à ses auditeurs de s’extasier devant des belles pierres, des décorations et des exvotos. Jésus n’est pas venu en touriste mais en pèlerin ; il s’est fait voyageur (viator), pèlerin, pour que nous aussi nous fassions pèlerins en chemin vers la Patrie céleste. Et pour cela Jésus a rendu témoignage à son Père jusqu’au martyre à Jérusalem.
Amis pèlerins, pardonnez-moi de casser l’ambiance de ce pèlerinage, mais aujourd’hui Jésus annonce aussi le martyre pour ses disciples. Dans le chahut de cette ville, vous l’avez compris, rien n’est sûr. Des grottes creusées dans le roc, mais qu’il faut protéger par des basiliques ; des pierres qui s’effondrent puis s’ajustent pour de nouveaux temples, de nouvelles civilisations… Des pierres et des cailloux, des rumeurs, des guerres, des civilisations qui se suivent en se dévastant les unes après les autres. Non, rien n’est sûr, tout se dérobe.
Le saint roi David avait voulu garantir son Royaume en construisant une maison pour Dieu sur une première grotte (le Rocher) ; Dieu y consentit, et ce fut le Temple de Salomon, successivement dévasté, puis rebâti au retour d’Exil, consolidé et embelli par Hérode, détruit par Titus… Rien n’est sûr. En ce pays de pierres, la pierre n’est plus la valeur refuge ! Alors à quoi, à qui, se fier ?
Jésus charpentier n’avait pas une pierre où reposer la tête. Il est mort sur le bois. Il a été enseveli dans la carrière d’où furent sûrement extraites de nombreuses pierres du Temple et des murs de Jérusalem.
Si nous faisons un tour à Jérusalem, c’est pour vérifier que cette histoire n’est pas un conte ; qu’il y a bel et bien des lieux où ça s’est passé  : une grotte où Jésus est né, une grotte où Jésus a enseigné, une grotte où Jésus a été enseveli.
Si nous sommes à Jérusalem chaque dimanche dans la liturgie, c’est pour expérimenter  : 1° la grotte de sa chair incarnée faite pain (à la maison du pain qu’est Bethléem) ; 2° la grotte du Pater où résonne son enseignement et sa prière ; 3° la grotte du Sépulcre où nous attendons la révélation définitive de sa Pâque.
Devant le Golgotha et le Saint-Sépulcre Constantin avait construit une belle et vaste basilique (qui hélas n’existe plus…), surnommée Martyrium, en référence au verset de Sophonie (3, 8)  : « Attendez-moi — oracle du Seigneur ! attendez le jour de ma résurrection où je me lèverai en MARTYR [= témoin]. » Comme nos frères byzantins, nous attendons nous aussi, lorsque nous célébrons dans la liturgie, le martyrium, le témoignage, du Christ qui se lèvera au milieu de nous lors de son retour. La vertu de notre attente c’est l’hypomonê à laquelle Jésus invite aujourd’hui ses disciples  : « Par votre constance [hypomonê] vous posséderez vos âmes. »