Homélie du Solennité de Tous les saints - 1 novembre 2018

Au Ciel et sur terre, l’unique Église de Jésus-Christ

par

Fêter tous les saints du Ciel, les connus et les inconnus, serait-ce une fuite de la triste actualité de la vie de l’Église ? La liturgie de la Toussaint serait-elle une vaste opération — pardonnez la suggestion — d’« enfumage » : un énorme botafumeiro visant à hypnotiser et masquer une réalité ecclésiale mal odorante ? Nul besoin de vous expliquer l’allusion : le clergé que nous sommes en est largement affligé, et vous aussi, frères et sœurs, les médias ne cessant de relayer la vision — ô combien attristante ! — d’une Église gouvernée par d’irrémissibles pécheurs.

De passage, avant-hier, à Paray-le-Monial, je repensais, dans la chapelle des apparitions du Sacré-Cœur de Jésus à sainte Marguerite-Marie, à cette phrase qui m’avait saisi quand — il y a plus de 30 ans — j’étais à la recherche de ma vocation : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour. Et pour reconnaissance je ne reçois — dit Jésus — de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu’ils ont pour moi dans ce sacrement d’amour. Mais ce qui m’est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi. » Jeune homme, envisageant la vie consacrée, je suppliai le Sacré-Cœur de Jésus de ne jamais devenir un religieux irrévérencieux de cet Amour à qui je souhaitais me donner… Et cependant aujourd’hui ces mots : froideur, mépris, irrévérence, sacrilège résonnent de toute part menaçant de tout emporter !

Est-ce donc légitime, raisonnable, de contempler le Ciel des anges et des saints, quand tant de misères spirituelles nous accablent ici-bas ? Est-ce une fuite de parler de la sainteté ? Ou d’exhorter, à la manière du pape dans sa récente exhortation apostolique Gaudete et exsultate, à l’appel à la sainteté dans le monde actuel ? C’est là notre thème paroissial pour l’année, que nous approfondirons spécialement en Carême, mais aussi dans les fraternités paroissiales qui démarrent… Pour vous faire illusion ?

Et bien, non ! Car, même si l’Adversaire a emporté trop de victoires, et même si ses accusations sont hélas souvent avérées, et des vies ont été bafouées, la sainteté demeure notre horizon et les saints notre victoire. Nôtres sont les triomphes du Seigneur dans la vie de tant d’hommes et de femmes parvenus à la sainteté en se donnant au Christ à cause du Royaume des cieux. Il en est de la réalité et de l’actualité du message de l’Évangile !

« Voyant les foules, Jésus monte sur la montagne, et s’étant assis, ses disciples s’approchent de lui ; et ouvrant la bouche il les enseigne : heureux… bienheureux… »
Nul ne doit nous empêcher de partir sur la montagne avec Jésus. Là nous le suivrons, non pour fuir le monde, mais pour nous retrouver en lui, clé de nos vies. Sur la montagne du Seigneur nous voulons apprendre la vraie mesure de nos vies qui est l’amour. En définitive, rien ne vaut en ce monde hormis l’amour. L’amour est la seule raison qui mesure nos existences, sur laquelle nous serons jugés pour la vie éternelle. Nous ne souhaitons pas être riche des royaumes de ce monde, ni forts pour dominer ici-bas, ni consolés en réussites terrestres, ni rassasiés au mépris de la justice divine, pas plus que justifiés en nos œuvres humaines, ni compromis dans des amours ignorantes de Dieu, encore moins endormis dans la haine, ou épargnés par compromission avec l’injustice. Nous choisissons un bonheur qui s’enracine dans la vérité de l’Évangile des bienheureux : nous voulons être héritiers du Royaume des cieux dès cette terre, consolés par l’Esprit-Saint, rassasiés par Dieu, comblés de sa miséricorde, le voir de nos yeux ! être appelés ses fils !

Le frère qui m’accueillait dans l’Ordre de saint Dominique il y a 30 ans, prêchait récemment que, dans un couple, c’est le mari qui parle le plus justement de sa femme ; et la femme qui parle le plus véritablement de son époux. Ainsi au sujet du visage de l’Église nous ne pouvons nous fier seulement au témoignage des étrangers. Le vrai visage de l’Église (que nous sommes) est à contempler dans la beauté humiliée du visage de Jésus. Jésus le Christ est l’homme des béatitudes : pauvre en esprit, doux, affligé, affamé et assoiffé de justice, miséricordieux, pur de cœur, pacifiant, persécuté pour la justice. Puisse ce noble et saint visage continuer d’iriser celui de son épouse, l’Église ! Que ce qui est déjà réalisé pour la part de l’Église entrée au Ciel et bénéficiant du vis-à-vis avec l’Époux, gagne aussi ceux qui luttent dans la vallée de larmes ici-bas, afin que tous soient « saints et immaculés en sa présence, dans l’amour » (Ep 1, 4) !