Homélie du Jeudi de l'Ascension - 10 mai 2018

Aujourd’hui, un homme est entré en Dieu

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Je ne sais pas pour vous, mais, pour ma part, parfois, face à la situation du monde, je fais miennes ces paroles de Jérémie : « Si je sors dans la campagne, voici les victimes de l’épée ; si j’entre dans la ville, voici les souffrants de la faim. » Comme lui, je pleure et ne comprends pas. Et je m’écrie : Seigneur, « incline tes cieux et descends » ! Je sais bien que tu as vu et entendu la souffrance de ton peuple, je sais bien que, sans cesser d’être Dieu, tu as pris notre chair pour nous sauver, nous réconcilier avec toi et vaincre le Prince de ce monde. Je sais bien que tu as enseigné, accompli de nombreuses œuvres, que tu as fait le bien partout où tu passais. Je sais tout cela. Mais n’as-tu pas aussi proclamé que le Royaume était proche ? Est-ce maintenant que tu vas le rétablir ? Le Seigneur m’a répondu : Ne te souviens-tu pas que j’ai aussi dit : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre », et encore « Mon Royaume n’est pas de ce monde » ?

J’ai vu, dans cette réponse, une invitation à ouvrir les Évangiles. J’y ai retrouvé ma vie de foi, dans toute sa sensibilité : emballement lorsqu’il m’arrive de dire à Jésus qu’il est mon roi, dans un grand élan, comme la foule après la multiplication des pains, ou désir que Jésus demeure auprès de moi après une oraison si riche, comme Pierre à la Transfiguration. J’y ai retrouvé mes incompréhensions, duretés, lâchetés, comme celles de la foule après la multiplication des pains ou celle du malade guéri qui se défausse, ou celle de Pierre dans la nuit du jeudi saint, et même parfois celle de Judas. J’y ai retrouvé mes déceptions, comme celle de Cléopas, face à l’échec apparent de la Croix. J’ai retrouvé aussi la joie si sensible de Marie-Madeleine au matin de la résurrection, comme en ces petites résurrections expérimentées dans le sacrement du pardon. Et dans la question des disciples que nous venons d’entendre, j’ai retrouvé mes attentes d’une victoire terrestre de Jésus. C’est rassurant en un certain sens. Je ne suis pas trop différent des contemporains du Christ. Mais si je ramène l’Évangile à cela, je fais fausse route. Et vous frères et sœurs ? Êtes-vous comme eux ? Comme moi ? Vous arrive-t-il de vouloir un règne terrestre du Christ, de lui prêter des intentions à visée très matérielle, de le restreindre à ce que vous en avez saisi ? N’avez-vous pas tendance à enfermer Dieu dans ce monde, lui que nul espace ne peut contenir ? Eh bien, réjouissez-vous ! L’Ascension est la réponse !

Aujourd’hui, le Verbe de Dieu, qui était devenu homme sans cesser d’être Dieu, monte auprès du Père sans cesser d’être homme. Aujourd’hui, Jésus, un homme de chair et de sang, entre au sein de la Trinité et partage sa vie. Grâce à lui, nous sommes déjà en espérance dans le cœur de Dieu. Lui, le Cep, la Tête, est assis à la droite du Père. Nous, les sarments, les membres de son Corps, restons pleinement sur cette terre. Nous recevons chacun notre mission : être témoins et signes de ce que l’humanité du Christ vit maintenant en Dieu. Il nous attire vers le haut, alors que la blessure du péché nous tire vers le bas : que de reproches, de jalousies, de médisances, d’égoïsmes, de violences, de jugements hâtifs…

L’Ascension nous invite à « rechercher les choses d’en-haut, là où se trouve le Christ », dans son humanité. Elle nous invite à poser un regard vrai et bienveillant les uns sur les autres, à toujours chercher ce qui fait grandir, et conduit vers le mystère de Dieu. Elle nous invite à vivre avec « beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, à nous supporter les uns les autres avec amour ; à avoir soin de garder l’unité par le lien de la paix », afin de parvenir « tous ensemble à l’état de l’homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ ». Évidemment, à l’homme c’est impossible. D’ailleurs, Jésus nous avait prévenu : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » Sans force venue d’en haut, nous ne pouvons pas vivre, et encore moins être signes de l’humanité de Jésus en Dieu. Voilà pourquoi il nous promet le don de l’Esprit-Saint, l’Amour qui unit le Père et le Fils. Il sera la sève qui circule entre Jésus, assis à la droite du Père, et les disciples que nous sommes. Il vivifiera chacun de nous, nous liant les uns aux autres. Il sera l’âme de l’Église en train de naître.

L’Esprit nous enseignera et nous rappellera ce qu’a fait et dit Jésus, pour nous rendre capable de le vivre en lui. Il structurera l’Église, donnant à chacun — et au corps tout entier — ce qu’il faut pour être témoin de l’Évangile. Et surtout, parce qu’il est l’amour, il pourra rendre présent Jésus qui est monté au Ciel. Seul l’Amour peut rendre présent celui qui est absent. Et cela se réalisera de la manière la plus extraordinaire dans les sacrements. Ils prolongeront les gestes du Christ. Cet Esprit d’amour, cette présence vivifiante du Christ, nous la recevons dans chaque sacrement et donc dans l’eucharistie qui nous réunit. Frères et sœurs, l’Esprit est le lien réel entre le Christ et nous, il est le lien réel entre nous, il est le Christ qui vit en nous. Voilà quel est le don définitif de Jésus, qui disait : « C’est votre intérêt que je m’en aille, car si je ne m’en vais pas je ne vous enverrai pas mon Esprit. » Frères et sœurs, soyons dans la joie ! Célébrons l’Ascension du Seigneur. Et pour que déborde en nos cœurs ce que son humanité vit au sein de Dieu, ouvrons-nous au don de son Esprit !