Homélie du 19e Dimanche du T.O. - 11 août 2019
fr. Jean-Michel Maldamé

Temps de canicule. Nous y répondons par un art de vivre qui renoue avec la simplicité des gestes ancestraux : se lever matin avant que la chaleur écrase les champs, les villes, les routes et les maisons. Se lever matin est aussi l’occasion d’une expérience fondatrice où l’éveillé perçoit la beauté de la création, mais aussi va à la découverte de soi et rencontre l’énigme de la conduite de Dieu. Ces jours derniers, en temps de vacances j’ai pu le vivre : se lever tôt et prendre le temps de regarder le lever du jour, la venue de la lumière jusqu’à ce que paraisse le soleil qui aveugle. Sur ce point, la langue française distingue entre l’aurore et l’aube. Le mot « aurore » désigne le temps où la nuit s’en va, quand la lumière paraît avant que le soleil n’ait franchi la ligne d’horizon ; l’aube est le moment où le disque solaire paraît et émerge au-dessus de l’horizon. L’aurore est ce temps où la lumière croît en intensité ; le ciel, les brumes et les nuages prennent des couleurs selon toutes les nuances du feu et de la vie, avec des rouges et des roses, mais aussi l’or ou la légèreté des jaunes paille, ou encore le mélange indécis des orangers… Tout paraît dans un climat de grande délicatesse : rien ne pèse encore, car tout est dans la montée et l’éveil avec l’infini respect des choses — un temps de grâce.

Quel rapport avec l’Évangile ? Un rapport fondateur, car si vous avez bonne mémoire, vous savez que les récits de la résurrection se situent dans le temps de l’aurore. Tout particulièrement en saint Jean qui nous rapporte comment Marie Madeleine est allée au tombeau dès la pointe de l’aurore, avant le lever du soleil (Jn 20, 1). C’est dans cette lumière qu’advint la rencontre de Jésus avec celle qui, dans l’évangile de Jean, représente l’humanité sauvée, celle que les Pères ont appelé, fort à propos, la « Nouvelle Ève », car elle figure l’humanité arrachée au péché par l’amour du Christ. Tout se passe dans la discrète lumière du matin. La nuit du monde, la nuit de la tristesse, la nuit de la détresse, la nuit du péché n’est pas encore vaincue ; elle est là, toujours présente, mais c’est l’aurore — la lumière gagne peu à peu sur le royaume des ombres : le Christ ressuscité monte vers son Père et notre Père (Jn 20, 17). Pour nous qui ne le voyons pas dans sa gloire, c’est vraiment l’aurore du Salut.

Si l’aurore est la venue de la lumière pour les yeux, par l’ouverture de notre regard elle pénètre en nous. Elle est comme un germe de vie. Elle pénètre au plus intime, dans la conscience, jusqu’au cœur. L’aurore est un éveil de l’âme. Ainsi la foi. Elle est lumière d’aurore. Ce n’est pas la force du soleil dans tout son éclat, quand il aveugle, écrase de sa chaleur et réduit tout au silence. La foi est lumière d’une naissance. Comme l’aurore, elle est un don où s’éveille la vie qui est dans le germe. Comme pour Sara et pour Abraham, c’est un appel, une promesse de vie. Avec l’aurore belle de la délicatesse des couleurs, s’ouvre un chemin de vérité : la foi accueille chaque chose en son originelle condition. Vient le temps de se mettre en marche. Vivre. Rencontrer ses frères et sœurs d’humanité. Parler, écouter… La vie est là, car dans la lumière de l’aurore qui grandit le règne de Dieu advient selon la parole qui nous est dite ce dimanche d’été : « Sois sans crainte petit troupeau : il a plu à votre Père de vous donner le Royaume de Dieu. » C’est en effet l’annonce la victoire de la lumière sur les ténèbres et l’espérance de la victoire de la vie sur la mort, de la présence sur l’absence, de la paix sur la guerre. C’est le temps de la prière, car cette lumière nous est donnée par amour, par véritable amour, le fondement du Royaume qui vient. La foi est vécue selon la parole du psaume : « Comme le veilleur attend l’aurore, mon âme attend la venue du Seigneur. »