Homélie du Jour de Noël - 25 décembre 2016

Banal, remarquable ou exceptionnel

par

fr. Benoît-Dominique de La Soujeole

L’évènement qui a été célébré cette nuit est un fait  : un enfant est né.
De soi, l’évènement, s’il est beau et toujours attendrissant, est courant, pour ne pas dire banal, sauf pour la mère et le père, bien sûr ! Mais quand même, cela se produit à peu près 500.000 fois par an en France…
Il y a cependant des naissances plus remarquées que d’autres parce qu’elles ne concernent pas seulement les proches. La naissance de l’héritier du trône, par exemple  : 21 coups de canons !
Il y a même des naissances que l’histoire retient, que l’on enseigne à l’école parce qu’elles ont influencé le cours de l’histoire, même si parfois elles sont mythiques comme celle de Romulus et Remus allaités par la louve romaine…
Banal, remarquable, exceptionnel, sont les trois degrés possibles de tout évènement en ce monde. Dans quelle catégorie se place donc la naissance que nous célébrons à Noël ? Ne répondons pas trop vite » unique, exceptionnelle… », parce qu’un fait, quel qu’il soit, une naissance ou tout autre chose, n’a pas que sa valeur « en soi » ; son importance dépend aussi de ceux qui rencontrent ce fait. Ainsi, un fait peut être exceptionnel pour les uns et banal pour les autres. Le premier-né d’une jeune épouse est assurément un grand évènement pour la mère, mais c’est bien plus banal pour le quartier ou le village… La naissance de l’héritier du trône est remarquable pour les sujets du monarque ; c’est bien plus banal pour le touriste étranger réveillé en sursaut dans son lit d’hôtel par les vingt et un coups de canons…

La naissance de Jésus a été pour beaucoup de personnes de Bethléem un fait de la vie quotidienne, notamment pour ceux qui n’ont pas laissé leur place d’hôtellerie à cette jeune femme prête à enfanter… Pour les bergers cette naissance fut plus remarquable, certes, mais ces hommes de l’Ancien Testament connaissaient d’autres cas…, dont le plus récent, six mois plus tôt, Jean-Baptiste né d’une mère âgée et stérile…

Et pour nous ? Cette naissance restera banale si elle reste réduite aux « fêtes de fin d’année ». Elle peut aller jusqu’à être remarquable, surtout pour certains commerçants qui réalisent à ce moment de l’année près d’un tiers de leur chiffre d’affaire annuel. Comment sera-t-elle pour nous ce qu’elle est en réalité ? Pour cela, il faut nous placer sous le regard et le témoignage de la jeune mère de l’enfant. Elle nous dit, comme le rapporte saint Jean qu’il est « le Verbe fait chair ». « Comme tous les enfants des hommes, il a habité neuf mois dans mon sein, il a crié à sa venue au monde, je l’ai déposé dans son berceau et je l’allaite. C’est mon Dieu que je sers directement ce faisant car il est Dieu. »
Les réalités les plus sacrées, les plus déterminantes pour le salut du monde, peuvent n’apparaître que comme banales, tout au mieux remarquables. Mais cette naissance, en toute vérité, dépasse toutes les catégories des évènements de ce monde. Dire « exceptionnel » serait bien peu dire. C’est un fait absolument unique, point central de l’histoire du monde  : désormais, le salut de l’humanité tout entière est dans cet enfant en lequel Dieu et l’homme ne font plus deux, si souvent opposés, mais un.

Et voici la conséquence pour nous ici et maintenant  :
Notre vie est-elle banale ? Peut-être aux yeux des hommes… mais pour nous ? Non, ce ne serait pas assez dire. Notre vie est-elle remarquable ? Peut-être aux yeux des hommes (belle réussite sociale, belle carrière professionnelle, belle réputation…), mais pour nous ? Non, ce ne serait pas assez dire. Notre vie est-elle exceptionnelle comme c’est le cas des personnes encensées par les médias (il ne doit pas y en avoir beaucoup ici ce matin…) ? Si c’est le cas, ce ne serait vraiment pas assez dire !
Notre vie dépasse ces catégories, et c’est heureux. Notre vie est « en Christ »  : toute sa plénitude de grâce et de vérité (Jn 1, 14) se déverse sur nous, en nous  : « …de sa plénitude nous avons tous reçu, grâce pour grâce » (Jn 1, 16).
C’est tout petit qu’il vient pour entrer dans les tout-petits que nous sommes. Lui et nous devons grandir, jour après jour, pour former en lui qui est notre Tête et nous son Corps « le Christ total », comme disait saint Augustin, l’humanité sauvée et sauvant ce monde qui sans lui serait à la fois totalement banal et si souvent tragique.
Noël de foi, Noël d’espérance, Noël d’amour  : joyeux Noël donc !