Homélie du Jour de Noël - 25 décembre 2002

Berceuse pour un Dieu Nouveau-Né

par

fr. Élie-Pascal Épinoux

Chut… Écoutez… Écoutez le grand silence du matin de Noël

Aujourd’hui il ne se passe rien

Envolées les ailes des anges qui dans la nuit chantaient: « Gloria in excelcis Deo ». Repartis à l’aurore les bergers aux agneaux bêlants.

Aujourd’hui il ne se passe rien.

Seuls, de part et d’autre d’un enfant qui dort, veillent un Ange et une femme,

et doucement pour bercer ce Dieu nouveau-né qui dort, chantent un Ange et une femme.

Un Ange? oui l’Ange qui n’a pas voulu remonter au Ciel!

pourquoi remonter au Ciel puisque le Ciel est là qui dort dans la crèche?

et sa voix comme une pluie d’étoiles enveloppe l’Enfant de langes de grâce et de vérité

Dieu nul ne l’a jamais vu, le Fils unique engendré du Père qui est dans le sein du Père l’a fait connaître.

Une femme? Marie la jeune accouchée qui berce cette merveille unique

: son premier-né

ce trésor de lumière et de vie, si fragile et si fort dont elle est la servante éblouie

et sa voix d’alouette ivre de soleil enveloppe l’Enfant de langes de tendresse et de lait

Mon Dieu qui dormez faible entre mes bras,

Mon enfant tout chaud sur mon cœur qui bat,

j’adore en mes mains et berce étonnée,

la merveille, ô Dieu, que vous m’avez donnée.

Et chant contre chant, la voix d’étoile et la voix d’alouette s’enroulent et se répondent, enveloppant le tout-petit Dieu d’avant les siècles de langes de lin tiède et de Lumière éternelle Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu .

De bouche, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour parler aux gens perdus d’ici-bas…

Ta bouche de lait vers mon sein tournée,

Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

Tout fut par Lui et sans Lui rien ne fut. Il était dans le monde et le monde fut par Lui .

De main, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las…

Ta main, bouton clos, rose encore gênée,

Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

Et soudain les deux voix s’unissent et se confondent en trois mots, accord parfait, unique, absolu

Le Verbe chair est devenu

et ils s’arrêtent l’un et l’autre, interdits devant l’abîme terrible du mystère qui s’ouvre devant eux:

Il sait qu’il lui faudra revenir une autre nuit veiller l’Enfant

non plus le nouveau-né enveloppé de langes
mais l’adulte enveloppé du suaire de sang de l’agonie de tous les hommes

quels mots aura-t-il pour consoler l’Inconsolable?

Elle pressent qu’un glaive de douleur lui transpercera l’âme. De mort, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas

Pour sauver le monde… Ô douleur! là-bas,

Ta mort d’homme, un soir, noire, abandonnée,

Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.

Alors sa voix à elle seule poursuit, car elle seule connaît le cadeau fou que Dieu veut faire aux hommes

elle qui neuf mois durant a porté dans son sein ce poids infini de Vie et Lumière, Grâce et Vérité

sans en être consumée ni anéantie

À tous ceux qui l’ont accueilli il a donné pouvoir de devenir enfant de Dieu

à ceux qui croient en Son Nom et qui de Dieu furent engendrés.

Mais un homme est là dans le coin de l’icône, un homme qui se cogne au mystère: Joseph le Charpentier

La Lumière brille dans la ténèbre et la ténèbre ne l’a pas saisie

comment saisir un tel mystère? « Celui qui est » nouveau-né 3,5 kg, 40 cm!

Le monde fut par Lui et le monde ne l’a pas connu

comment connaître un tel mystère? la Sagesse artisane de l’univers dans l’impuissance d’un nouveau-né?

Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas accueilli

comment accueillir un tel mystère? le Seigneur Sabaoth dans la totale dépendance d’un nouveau-né?

Alors doucement, elle se penche vers lui, car elle seule connaît le cadeau fou que Dieu veut faire aux hommes

« Si vous ne redevenez comme des petits enfant, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux » (Mt 18,3)

si vous ne vous remettez pas dans les bras de Dieu comme le tout petit enfant dans les bras de sa maman

vous n’entrerez pas dans la Vie!

mais comment parvenir à un tel abandon, un tel dépouillement, une telle perte de soi et il l’entend murmurer tendrement à l’oreille du Tout-petit-Dieu d’avant les siècles:

Que rendrai-je à Vous, moi sur qui tomba

Votre grâce? Ô Dieu, je souris tout bas

Car j’avais aussi, petite et bornée,

J’avais une grâce et Vous l’ai donnée .

Aujourd’hui, donnerons-nous si petite et si bornée soit-elle, donnerons-nous notre grâce à notre Dieu nouveau-né pour renaître en Lui?

Si oui Noël sera Noël!

[|* Poème: Berceuse de la Mère de Dieu, de Marie Noël.|]