Homélie du 25e DO - 19 septembre 2004

Bien user du « malhonnête argent »

par

fr. Jean-Michel Maldamé

1. Il m’est arrivé de faire une conférence sur les anges avec de belles images. Mais à la sortie quelqu’un me demanda avec angoisse : Les anges existent-ils? En effet, les anges restent dans l’ordre de l’invérifiable et il est facile d’en parler! Par contre, aujourd’hui, la difficulté est grande, car l’évangile m’invite à parler d’argent et tout le monde sait que l’argent existe et que son absence est un grand malheur et combien il faut de courage quand on doit compter au plus juste. La difficulté se renforce, car si tout le monde sait ce qu’est un billet ou une pièce, comprendre ce qu’est l’argent est chose délicate. Dans la modestie de mon savoir, je l’éprouve quand on m’informe des taux de change, de l’influence d’une modification des taux d’escompte, du prix du crédit et autres choses dont seuls les spécialistes sont à même de pénétrer les arcanes. Il me faut donc être très modeste pour parler de l’argent. Mais la complexité n’est pas une raison de mettre sous le boisseau la parole de Jésus-Christ: «Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent» (Lc 16, 13). Pourquoi cette opposition irréductible que l’évangile place entre Dieu et l’argent? Pour le faire sentir, je me référerai à deux phrases issues de la douloureuse expérience humaine.

2. La première est d’un auteur qui a joué un grand rôle dans la conscience chrétienne voici un siècle, Léon Bloy. Celui-ci, qui avait connu la misère, disait: «L’argent, c’est le sang des pauvres». En effet, l’argent mesure la richesse ; la richesse vient du travail et le travail est le lieu de l’exploitation. Aussi en disant que l’argent c’est le sang des pauvres, Léon Bloy exprimait l’expérience de ceux qui sont victimes de l’exploitation qui les use à produire une richesse dont ils ne profitent pas vraiment.
La seconde expression vient de la nuit des temps et elle exprime la sagesse populaire. Elle dit que « L’argent, c’est le nerf de la guerre ». En effet, pour faire la guerre, il faut de l’argent. Mais plus encore, c’est pour acquérir la richesse qu’on fait la guerre et que l’on méprise la justice et le droit des gens. La guerre qui ravage le Moyen Orient le montre avec clarté.

3. Ces deux aphorismes suffisent à nous montrer pourquoi il y a incompatibilité entre Dieu et l’argent, selon ce que dit Jésus: «Nul ne peut servir deux maîtres. Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent» (Lc 16, 13). Entre l’argent, fruit de l’exploitation d’autrui ou conquis par la violence et gardé dans l’injustice, et Dieu, il y a incompatibilité, puisque le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ est celui qui aime la justice et la paix, ce Dieu qui nous donne pour suprême commandement d’aimer comme il a aimé.
Si Jésus est si radical dans cette opposition, il ne s’en contente pas. Il nous invite aussi à agir concrètement en nous servant de l’argent qu’il qualifie de «malhonnête». Ce faisant, il est réaliste, puisque l’argent donne les moyens de vivre et que personne ne peut s’en passer, car il en va de sa vie et de celle des siens. Aussi, pour comprendre ce que Jésus demande, il faut nous interroger sur ce qu’est la vie. La parabole nous invite à distinguer entre la vie et les moyens de vivre.

4. Qu’est-ce que la vie, sinon ce qui est en excès? La vie est en excès comme nous le savons par expérience. Le corps est plus que le vêtement, le regard est plus que visage, la parole plus que les mots, l’amour plus que les gestes d’affection. La beauté de la vie vient de cet excès. L’énigme du bonheur est dans cet excès. Ce qui a le plus de valeur, c’est justement ce qui ne se compte pas ; la joie de vivre, c’est ce qui ne se mesure pas à seule mesure de l’utilité ; la dignité de la vie, c’est ce qui outrepasse le calcul. Il ne s’agit pas ici d’ignorer ou de mépriser le calcul, le travail et l’argent, mais de donner un souffle, un dynamisme qui habitent et transfigurent ce qui est de l’ordre des moyens de vivre. La valeur de la vie transcende l’utile et même le nécessaire.
Ce qui est dit par Jésus sur l’usage de l’argent s’inscrit dans cette perspective. Les moyens de vivre doivent servir un engagement qui les dépasse. L’argent est la figure emblématique de ces moyens aussi Jésus nous demande de le réduire à sa fonction. Ainsi Jésus nous met en garde contre la réduction de notre énergie de vivre au primat accordé aux moyens de vivre. Il nous dit que quand l’argent prend valeur ultime, il devient un faux dieu. Par cette idolâtrie, la vie perd sa valeur et sa grandeur.
C’est hélas ce qui a lieu dans notre société. Elle s’est donnée comme horizon la seule prospérité économique et elle a placé comme suprême critère moral l’argent et nous constatons que la vie a dépéri, puisque la vieille, bientôt très vieille Europe, a cessé de renouveler ses générations et que l’avenir est sombre. Pourquoi ne pas y voir la vérification de la malédiction que le prophète Isaïe lance à la face des profiteurs qui «achètent le malheureux pour un peu d’argent» (Amos, 8,6). Que faire, sinon ce que Jésus nous demande?

5. Ce que Jésus nous demande, c’est de mettre en œuvre ce qui est appelé aujourd’hui d’un très beau nom, la générosité. La générosité est la vérité de la vie ; elle s’accorde à son excès. Celui qui est généreux ne compte ni sa peine, ni son temps, ni ses forces. C’est le signe de la vérité de l’amour vrai. Les couples en savent quelque chose: leur présence est au-delà du calcul des droits et des devoirs dans les rôles respectifs du masculin et du féminin. Les parents savent que leur amour pour les enfants ne vaut que d’être inconditionnel et les enfants savent bien de quel amour ils sont aimés et que c’est là qu’ils trouvent le temps de la vie. Ce qui marque la valeur de la vie est la générosité. C’est pourquoi nous sommes redevables à nos maîtres qui nous ont appris à prier en disant: «Seigneur Jésus apprenez-nous à être généreux» .

6. Tel est en effet le maître-mot qu’il nous faut retenir de la parabole sur l’intendant infidèle (Lc 13, 1-18) et des commandements qui la suivent (Lc 16, 9-12). La générosité est le signe que la vie est vraie. Seul ce qui est fait généreusement porte du fruit. Dans le travail, dans la vie de couple, dans la vie de famille, dans la vie communautaire, dans la vie sociale et politique. L’avenir repose donc sur ceux qui sont généreux ; ils donnent sans compter et n’attendent pas pour récompense les seuls avantages pécuniaires ; ils entendent s’accorder au grand mouvement de la vie: celui qui vient de Dieu.

7. Plus encore, la générosité s’est manifestée en Jésus. Lui de condition divine n’a pas retenu comme une proie à saisir ses privilèges, mais il s’est compromis avec l’humanité en se faisant homme, dans la précarité et la pauvreté. Il a vécu une vie toute donnée, toute tournée vers la gloire de son Père.
Oui, Seigneur Jésus apprends-nous à être généreux, à donner sans compter et à vivre sans attendre d’autre récompense que celle de savoir que nous travaillons à la venue du Règne de Dieu.