Homélie du 30e DO - 29 octobre 2006

«Celui qui veut devenir grand…celui qui veut être le premier…»
Mc 10, 43-44

par

fr. François Daguet

Si nous étions des compagnons de Jacques et de Jean, nous ne réagirions pas autrement qu’eux. Comme eux, nous nous indignerions de la demande qu’ils présentent à Jésus, de siéger à sa droite et à sa gauche dans la gloire. Présentée comme sollicitant un privilège, cette demande est choquante. Mais elle l’est moins si l’on se souvient que Jacques et Jean ont été deux des témoins de la Transfiguration de Jésus. Ils ont contemplé sa gloire rayonnant dans son humanité, ils ont goûté une anticipation de la vie bienheureuse en demeurant un moment avec lui, dans une plénitude de lumière et d’amour. Il n’est dès lors pas si étonnant qu’ils désirent vivre éternellement de ce qu’ils ont expérimenté fugitivement. Cette demande qu’ils présentent à Jésus exprime le désir le plus profond qui les habite. Ce désir, Jésus ne va pas le condamner, mais il va le purifier.

Il faut bien confesser que la reconnaissance des désirs humains – ces désirs qui montent au cœur et au corps de chacun – a été longtemps marquée, dans les consciences catholiques, par l’influence néfaste du jansénisme. Pour beaucoup, et pendant longtemps, soumettre sa volonté à Dieu passait par l’éradication des désirs propres, et l’ascèse chrétienne était ce long travail d’arrachement des appétits personnels, du corps autant que de l’esprit. Ce ne fut jamais la position de l’Église, mais ce fut celle de beaucoup d’hommes d’Église, et elle marque encore bien souvent les esprits: en un mot, les désirs humains sont, au minimum, suspects.

Dans ces conditions, il n’est pas très surprenant que certains courants philosophiques des 19ème et 20ème siècles, anti-chrétiens et athées, aient donné la première place à ces désirs dans la compréhension de la personne humaine qui fut la leur. On le voit bien chez Nietzsche, pour qui l’appétit de puissance est le moteur de l’agir humain. On le voit autrement chez Freud, pour qui ce moteur se découvre dans les désirs liés à la sexualité. L’erreur de ces pensées fut, entre autres, de réduire l’homme à ces désirs.

Tel est le contexte dans lequel nous recevons cette page d’Évangile: d’un côté, un courant spirituel diffus qui atrophie les désirs, de l’autre des pensées contemporaines qui les hypertrophient. La réponse de Jésus au désir d’excellence manifesté par Jacques et Jean est alors pour nous très significative. Il ne leur reproche pas un tel désir en le déclarant infondé. Jésus, qui est le Verbe en qui tout fut créé, sait que l’homme, tout homme, est créé inachevé, portant en lui un appétit d’achèvement, d’accomplissement, de plénitude. Et les désirs humains s’enracinent, d’une façon ou d’une autre, dans cet appétit attaché à notre nature; ils sont en ce sens légitimes. Le malheur est que le péché est venu désordonner la nature humaine et ses désirs, faisant naître de mauvais désirs, ou incitant à choisir de mauvais moyens pour les satisfaire. C’est pourquoi Jésus, sans écarter le désir de Jacques et de Jean, va le rectifier en leur révélant ce qu’il a d’imparfait.

Cette correction de Jésus se situe sur deux terrains. D’abord, il leur révèle que, pour le suivre au plus près jusque dans la gloire, ils doivent le suivre ici-bas dans sa Passion et sa mort, qu’il vient d’annoncer pour la troisième fois. Ensuite, Jésus les invite, eux qui aspirent à être les premiers, à devenir les serviteurs de tous. Il exprime ainsi ce retournement qui est au cœur de la vie chrétienne: les désirs humains marqués par le péché aboutissent à une recherche de la domination et de l’appropriation mais, purifiés par la vie divine, ils font entrer dans une dynamique du don et de l’offrande de soi. Ainsi Jésus n’invite-t-il pas Jacques et Jean à abandonner leur désir, mais à le satisfaire par une voie qu’ils n’avaient pas imaginée.

Cette voie que Jésus enseigne, c’est celle qu’il va emprunter pour nous la rendre praticable. Car Jésus, le premier, va boire à la coupe de la Passion, le premier il va recevoir le baptême de la Croix, le premier il se fait le serviteur de tous. L’hymne aux Philippiens l’exprime admirablement: «Jésus, qui était de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave», et Paul ajoute: «C’est pourquoi Dieu l’a exalté…» (Ph 2, 6…9). Jacques et Jean aussi, qui suivront le chemin tracé par Jésus et l’enseignement qu’il nous donne aujourd’hui, sont désormais, dans la gloire, deux des colonnes sur lesquelles reposent l’Église. Loin de condamner nos désirs d’excellence, Jésus nous invite plutôt à les satisfaire à sa façon, en les purifiant de ce qu’ils ont de mauvais, en les sanctifiant, plus encore en les christianisant, c’est-à-dire en les retournant en un service du prochain et une association à son mystère pascal.

Il n’est pas indifférent à notre propos que le dernier en date des Docteurs de l’Église, Thérèse de l’Enfant Jésus, ait particulièrement illustré ce thème des désirs humains. Thérèse reconnaît, dans son Acte d’offrande de 1895: «Je sentais en moi des désirs immenses». Et elle raconte, dans son autobiographie, que méditant sur le mystère de l’Église, elle cherchait la place qu’elle pourrait tenir au sein du Corps du Christ. Cette place ne pouvait être que celle du cœur, car c’est le siège de l’amour et ainsi, dit-elle, «en étant l’amour, je serai tout». Singulier aveu d’un désir de la meilleure place! Et Thérèse, à l’école du Christ, va suivre son Seigneur dans sa Passion et sa mort, elle va se faire la servante des ses frères et de ses sœurs depuis les murs de son Carmel. Qui ne voit aujourd’hui qu’elle a atteint, dans la gloire, la place qu’elle convoitait? Thérèse de l’Enfant Jésus est certainement le Docteur qui nous est donné pour nous aider à sortir du jansénisme.

N’ayons donc pas peur d’être des hommes et des femmes de désirs, mais ayons à cœur de les satisfaire comme Jésus-Christ nous apprend à le faire.