Homélie du (22 octobre 2017)

César n’est pas Dieu et Dieu n’est pas César

par

fr. Gilles Danroc

Rendez à César ce qui est à César ! Cette phrase est devenue proverbe, l’un des plus connus de l’Évangile. Proverbe qui a fait le tour des cultures et des siècles, au point que nous pensons que tout le monde comprend qu’il y a la part de César – il incarne le pouvoir politique qui bat monnaie et lève l’impôt, etc. – et la part de Dieu – le denier du culte, aller à la messe le dimanche, etc. Une simple répartition des rôles : le dimanche à Dieu, la semaine à César !

Justement, pas si simple. Le contexte nous éclaire grandement.

Jésus monte ultimement à Jérusalem « où le Fils de l’homme sera livré aux mains des grands prêtres et des scribes. Ils le condamneront à mort… » (Mt 20, 17-19). Dès lors il enseigne dans le Temple et les Anciens lui demandent : « Par quelle autorité fais-tu cela ? » (Mt 21 ,23). Une polémique irréductible enfle entre Jésus et ses nombreux contradicteurs. Il livre les deux paraboles les plus terribles de l’Évangile que nous avons entendues ces dimanches : les vignerons homicides (Mt 21, 33-46) et le festin nuptial où ne viennent pas les invités (Mt 22, 1-14). On veut donc le prendre au piège. Le plus habile se referme sur lui : le conflit des pouvoirs entre Rome et Jérusalem, entre César et le Temple. Jésus risque sa liberté, la fin de sa mission, sa mort.

Sa réponse n’est pas une simple pirouette pour s’en sortir. Elle est comme un éclair libérateur. La vérité jaillit de sa bouche au plus fort de son enseignement où la vie est en jeu : une épée à deux tranchants (He 4,12) qui tranche à même la confusion du politique et du divin. Laissons cette parole trancher à l’intérieur, éclairer en profondeur, notre esprit et notre conscience, hors de toute mondanité :

Non, César n’est pas Dieu !

Non, Dieu n’est pas César !

  • L’argent frappé à l’image du César revient à César,
  • L’homme-femme crée à l’image de Dieu revient à Dieu.

 

Quel pouvoir ?

 Et donc César n’est pas Dieu. Même s’il le voudrait bien – morituri te salutant (ceux qui vont mourir te saluent, César !) –  alors que de l’Antiquité à nos jours le pouvoir règne par l’image, et ce sur les cinq continents.

Le pouvoir a besoin du sacré pour s’imposer à tous les étages (ciel, terre, sous la terre) où le pouvoir humain s’arroge le droit de vie et de mort qui appartient à Dieu (Gn 2, 16-17 ; 3, 3).       Les démocraties modernes décrètent les valeurs qu’elles choisissent et captent le sacré séculier qui lui convient (avoir, savoir, pouvoir). Un seul exemple : le 11 Germinal de l’an II, le matin, Robespierre est au plus haut de son pouvoir en faisant voter la mort de Danton, au comble de la Terreur. L’après-midi il instaure le culte de l’Être suprême : la déesse Raison. Pour adosser son pouvoir de vie et de mort sur une pseudo transcendance, et légitimer la Terreur[1] !

« César n’est pas Dieu ».

Jésus libère l’humanité de la tyrannie sacrée du pouvoir. Là où Dieu est à l’image de l’homme (Voltaire).

 Car Dieu n’est pas César

Il n’est pas cet empereur divin terrorisant l’humanité par la menace de la souffrance, du malheur, de la maladie et de la mort. Il n’est pas ce César-Auguste qui réclamait un culte et jetait aux bêtes sauvages les chrétiens martyrs. Il a trop été dit que la volonté de Dieu passait par l’écrasement de notre volonté.

Telle est la force libératrice de notre foi ancrée dans la Bible et arrimée à l’Évangile : Dieu est amour et nous a créés par amour. Les deux bras ouverts, à la porte du Royaume, il attend l’humanité sauvée par son Fils bien-aimé qui a ouvert les bras sur la croix.

Là viennent l’enfant prodigue et le bon larron, les prostituées et les pécheurs, les petits et les humbles qui partagent un verre d’eau et accueillent les exclus. Voilà le projet divin : que l’homme vive avec Dieu comme un ami avec son ami. Éternellement. Voilà l’éternité où règne Jésus sur le trône de la Croix et dans la vérité de sa Résurrection. Dieu règne pour l’éternité et il nous donne le temps pour aller vers lui. La mort est ce passage vers l’éternité d’amour où Dieu nous espère.

Dès lors si Dieu n’est pas César, comment vivre le temps de la vie ?

De fait, si César n’est pas Dieu, c’est que, par la grâce, l’homme est libéré de la tyrannie du péché et restauré dans l’Alliance nouvelle dans le Christ et par l’Esprit-Saint. Notre terre est une sphère autonome que l’homme a pour mission d’embellir (Gn 1, 28-31). Dieu nous confie sa création pour en faire une maison conviviale. Mais quand il voit Caïn tuer Abel, quand il voit les hommes bâtir une tour à gratter le ciel, quand il voit les potentats affamer leurs peuples, alors il vient dans notre histoire et propose une alliance.

Là Dieu vient régner à l’intérieur du cœur de l’homme. Il libère l’humanité des idoles, de l’argent, de la violence, de la lutte de tous contre tous. Dieu en appelle à notre liberté, non à notre démission devant l’avoir, le savoir et le pouvoir. Dieu nous sauve de nous-même, mais il ne nous sauve pas sans nous ! Il ne nous impose pas sa libération. Il se propose à notre liberté par l’Évangile de la nouvelle Alliance.

Jésus ne nous conquiert pas par les armes mais par la douceur : « Heureux les doux car ils possèderont la terre » (Mt 5, 4). Jésus est venu pour ouvrir nos yeux sur les vraies valeurs des béatitudes, il les a incarnées jusqu’à la croix. C’est pourquoi Dieu l’a ressuscité d’entre les morts (1 Co 15).

Dans la mêlée humaine, Cyrus — qui ne connait pas Moïse — va libérer Israël de l’exil de Babylone (première lecture). Dans l’épaisseur de l’humanité marquée par le péché du monde sans Dieu, Dieu appelle tous ses enfants qui forment un monde nouveau à la liberté et à la vraie vie. Le Christ a placé son Église non pas au-dessus mais au milieu des Nations. Il est la lumière des Nations reflétée par l’Église jusqu’aux limites du monde pour proposer la révolution de l’amour et, par le cœur, la libération de tous les césars du monde.

 Acteur avec Dieu pour un monde libéré !

Dès lors en Église nous sommes les mains de Dieu pour pétrir le monde avec le ferment de l’Évangile, nous sommes la bouche de Dieu pour proclamer la Vérité qui libère face à tous les tyrans et toutes les idoles. Nous sommes le cœur de Dieu rayonnant la charité auprès des petits sans aide.

Alors ce monde confié par Dieu à l’humanité peut se tourner librement vers le Royaume.

Alors notre horizon n’est plus l’enfer de l’homme voué à l’autodestruction.

Notre horizon c’est cette terre pétrie de Ciel où danse l’Espérance.

[1] Claude Lefort, Essais sur le politique, Seuil, p. 81-119. Il s’agit du 31 mars 1794.

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