Homélie du 1e DC - 5 mars 2006

C’est le moment !

par

fr. Gilles-Marie Marty

Équilibre, harmonie, paix.

De l’homme avec lui-même, de l’homme avec la femme, de l’humanité avec le cosmos, de tous avec Dieu. Telle était la Création sortie des mains du Créateur.
De cette harmonie, la Bible garde trace, quand elle évoque, d’une ligne, le Jardin d’Éden.
Puis est venu le péché, qui a déferlé soudain, et a tout brisé, tout saccagé. Péché des anges. Péché de l’homme originel. Péché de moi et de vous.
Le résultat, c’est le monde actuel. Monde jadis harmonieux, aujourd’hui à demi-défiguré.

Division du cœur humain, division entre l’homme et la femme, entre l’homme et le cosmos, entre l’homme et Dieu. Tout casse, tout lasse, tout passe. Sommes-nous enfermés dans ce destin pitoyable? …

Devant tant de tragédies, tant d’évidences du mal, l’empire absolu de la mort, est-il sérieux d’espérer une réconciliation universelle? Impossible aux hommes. C’est possible à Dieu. C’est ce que Dieu veut.

Cela ne date pas d’hier. Cela date au moins du déluge…

La restauration de l’alliance entre Dieu et l’humanité, la cohésion de l’humanité et du cosmos, la réconciliation universelle ont en effet été promises à Noé, sous forme de l’arc-en-ciel, trait d’union entre Ciel et terre, embrassant l’est et l’ouest. C’était une figure, une annonce, prophétie. Comment s’est-elle réalisée?

Pareillement. Par un trait d’union entre Ciel et terre.

Ses bras étendus embrassant l’univers entier, Jésus est allé au fond de l’abîme du péché et de la mort, si profond que, par sa descente aux enfers, il a visité ceux qui, depuis Adam, étaient prisonniers de la mort.

Ayant touché le fond, il a rebondi prodigieusement, par son Ascension, montant au plus haut des Cieux, pour placer la nature humaine, la sienne, la nôtre, au-dessus des anges et des puissances invisibles.

Ô Christ, tu remplis tout l’univers de sa présence, tu en réconcilies toutes les composantes Mais… pour accomplir ce prodige, tu as dû passer par le désert.
Ah, quelle surprise, quelle leçon, quel paradoxe…

Eh oui, tu venais juste de recevoir le baptême dans le Jourdain.
L’Esprit, reposant sur toi, et la voix du Père, t’avaient enfin désigné comme Messie d’Israël.
Désormais tu pouvais te jeter à corps perdu dans ta mission: porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, guérir les cœurs affligés, prêcher le Royaume!
Quel programme! Pourtant, ô surprise, tu n’as rien fait de tel! Obéissant à l’Esprit Saint, tu es allé au désert, pendant 40 jours, jeûnant, priant, luttant, dans la solitude et le silence…

Ces 40 jours du Christ au désert, ce Carême de Jésus, ont invisiblement changé le monde. Les bêtes sauvages lui étaient soumises, les anges le servaient.
Le Ciel et la terre étaient à nouveau réconciliés. Alors seulement il a pu proclamer: «Les temps sont accomplis: le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous!»
Cet appel, nous l’entendons. Nous voulons le suivre. Mais comment faire en pratique?
Nous n’allons tout de même pas aller dans des lieux isolés, des déserts à l’écart du monde, comme des moines! Effectivement, il y a une différence entre les moines et nous autres.

Les moines ont choisi un espace de désert. Les autres doivent choisir un temps de désert. Jésus est allé au désert car il avait besoin d’être seul avec Dieu. Dire que Jésus lui aussi a eu besoin d’un temps de solitude et de silence. Sans quoi il n’aurait jamais pu faire ce qu’il a fait…
Alors nous, pécheurs, qui perdons tant de temps en futilités, frivolités, inutilités… nous hésiterions?
Notre péché entaille notre âme, la brise, la disperse, l’éparpille… Nous sommes les jouets de Satan. Comme il est fort pour nous faire perdre du temps, pour nous retarder, nous égarer!

Mes frères, combien de temps encore accepterons-nous d’avoir notre âme en morceaux? Combien de temps encore accepterons-nous de nous faire les jouets de Satan?

Jésus n’a pas perdu de temps. Il a obéi à l’Esprit. Au désert, il a pris du temps pour Dieu, il a trouvé une nouvelle intimité avec Lui, et la force d’accomplir sa mission.

Et aujourd’hui, il se retourne, il me regarde, il me sourit et me dit: «viens et vois; c’est le moment, suis-moi et fais un vrai Carême»